Noir comme le pouvoir

Voici un film sombre, complexe, visuellement très réussi et porté par des comédiens hors pair. Qualificatifs qui avaient déjà  accompagné Versailles, du même Pierre Schoeller, en 2008. Le film – où Guillaume Depardieu tient un de ses derniers rôles-  avait du reste été présenté à Cannes dans la même sélection parallèle (Un certain regard) que cet Exercice de l’Etat.

Pourquoi « l’Etat » ?

Un détail frappant et significatif pour commencer : dans les premiers comptes-rendus élogieux publiés pendant « Cannes », on a pu observer une erreur fréquente. Plusieurs articles évoquent le titre  L’exercice du pouvoir, qui sonne en effet beaucoup mieux et qui aurait pu être utilisé par Schoeller. Son film étant une réflexion sur le pouvoir, pourquoi donc avoir opté pour l’« Etat » ?

Deux raisons ont pu déterminer son choix : L’exercice du pouvoir est un film qui existe déjà réalisé en 1978 par Philippe Galland. Mais cette question de vocabulaire est plus profonde, le réalisateur ayant probablement voulu souligner que son  propos portait sur l’Etat et ses prérogatives, l’enjeu politique de l’intrigue étant la privatisation des gares de la SNCF.

Un si petit monde

Le personnage principal de L’exercice de l’Etat est le ministre des transports Bertrand Saint-Jean (Olivier Gourmet, étonnant). Ambitieux, boulimique de travail, il est cependant un personnage atypique dans le paysage politique du film. Ses collègues ministres le méprisent car il n’est pas de leur monde.

Saint-Jean est pourtant soutenu – et avec quelle ardeur !- par son directeur de cabinet Gilles (Michel Blanc, incomparable) en raison même de son comportement particulier et de son énergie hors pair. Les personnages sont présentés comme de « pure invention » par Pierre Schoeller. Mais est-on obligé de le croire ? Sorte d’éminence grise, Gilles semble ne jamais quitter le cabinet ministériel où il concocte sa petite cuisine politique et prépare ses manœuvres.

Autour de ces deux personnages tourne une nuée de conseillers et une attachée de presse (Zabou Breitman, glaçante), un curieux petit monde dont la soumission au Pouvoir n’a d’égale que l’ambition.

Un chômeur comme révélateur de la vanité du pouvoir

L’arrivée de Martin Kuypers (Sylvain Deblé, pour la première fois à l’écran) donne encore plus de relief à cet univers de frénésie et d’excitation permanentes. Chômeur de longue durée, il est intégré au cabinet du Ministre, dans le cadre d’une opération de communication, et devient… le chauffeur dudit ministre ! Malice du scénario qui souligne la démagogie fréquente de la communication politique…et/ou la fatalité des déterminations sociales ?

Avec Kuypers, on retrouve les laissés pour compte chers à Schoeller. Proche des Frères Dardenne (qui ont produit le film), le metteur en scène s’attache en effet à ce type de personnages depuis le début de sa carrière de scénariste et cinéaste. Les histoires qu’il raconte, dans ses propres films et dans les scénarios écrits pour d’autres, parlent souvent des sans-papiers, des sans-abris, des « sans voix », à qu’il veut justement donner la parole. A ceci près que ces personnages restent souvent muets…

Dans Versailles, le jeune Enzo, abandonné par sa mère, s’exprimait avant tout avec ses yeux. Kuypers, dans L’exercice de l’Etat n’est pas non plus un grand bavard. Dans un univers dominé par la parole – « Le Verbe, c’est le sang de l’État », écrit Schoeller – un tel personnage détonne et c’est exactement sa fonction. Sa présence silencieuse souligne le creux du discours des autres personnages.

« L’Etat dévore ceux qui le servent »

Kuyper sera la principale victime de l’issue dramatique du film. Quant à Saint-Jean et son alter ego Gilles, ce ne sont ni des grands méchants, ni des victimes innocentes, mais des hommes qui se jettent dans la gueule du loup… ou plutôt du crocodile ! Car c’est cet animal que l’on voit au tout début du film, dans une séquence de rêve du ministre Saint-Jean.

Ainsi et malgré son énergie sans égale, le ministre subit comme Kuyper le rouleau compresseur des événements. Même le grand manipulateur qui agit depuis la coulisse, Gilles, finit, lui aussi, par se faire manipuler. Le message est clair : comme le dit le synopsis, « l’Etat (crocodile !) dévore ceux qui le servent ».

Un message parfois simpliste

Le spectateur, quant à lui, est happé par ce récit à  rebondissements,  où la tension est parfois à la limite du supportable.

Le film aurait-il pu faire l’économie du personnage de Kuyper ? Pas pour le réalisateur, dont il personnifie la révolte. Révolte devant l’arrogance de la politique, sa tendance à tourner le dos aux « réels intérêts du peuple », ainsi qu’il l’explique dans sa note d’intention qui accompagne le dossier de presse. L’exclusion, dit-il, est le symbole même de la faillite de la démocratie. Et, faut-il tout de suite ajouter, de l’Etat, curieusement synonyme, dans les propos de Pierre Schoeller, de cette démocratie et dont la propre substance et subsistance sont menacées par les privatisations. Si l’on comprend bien : « Etat = démocratie » et « privatisation = exclusion » ?

C’est dans cette double et bien fragile équation que se donne à voir l’engagement sans équivoque de Schoeller. Or, cet engagement nuit quelque peu, sur le plan cinématographique, au personnage de Kuyper, qui est plus un personnage-prétexte qu’un vrai caractère ; un personnage-victime promis au sacrifice par « le système » et dépourvu de la complexité humaine des autres ; une figure sans épaisseur et sans ambigüité, au service exclusif d’une thèse, qui marque toujours les limites du genre.

Miracle du cinéma

Mais n’insistons pas trop sur cette faiblesse : cet engagement aurait pu donner un film autrement plus manichéen que le résultat final. Comme si le propos du film -miracle du bon cinéma !- échappait finalement en partie et heureusement aux opinions politiques de son auteur…

Harry Bos est responsable du cinéma et des arts de la scène à l’Institut Néerlandais de Paris

Il y a un commentaire

  1. ta d loi du cine

    Très intéressante analyse, avec une référence à un film titré « L’Exercice du pouvoir » que je n’avais lue nulle part ailleurs! Je n’aurais pas mis qualifié Gilles comme « le » manipulateur (le seul moment où il peut l’être me semble l’entretien d’embauche du chauffeur-chômeur). Il est, par contre, « dévoué » à son Ministre, dont il place les intérêts au-dessus de sa propre vie personnelle (mais cette « dévolution » n’est pas totalement « corps et âme »: ainsi, une mesure politique qu’il n’admet pas l’amène à présenter sa démission – après avoir assuré le dossier des conditions de la mise en application de ladite mesure). Quant au personnage de Kuyper, ce n’est pas ce qui m’a le plus intéressé dans ce film de « fiction politique réaliste ».
    (s) ta d loi du cine, « squatter » chez dasola

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