Musées français : des bienfaits et dangers de la mercantilisation (3/3)

musées 3Musées français : des bienfaits et dangers de la mercantilisation

Par Axelle-Orianne Garnier

À l’heure de l’austérité et des coupes budgétaires tous azimuts, le musée français n’a d’autre choix que de revoir son mode de gestion et sa structure économique s’il souhaite survivre. Focus sur un phénomène qui redessine l’avenir de l’exception culturelle française.

Le musée, nouvelle marque postindustrielle

Face au désengagement progressif de l’État, les musées réfractaires à l’idée de chercher soutien auprès des entreprises ont du développer une nouvelle stratégie pour survivre. De musée-conservateur, ils sont devenus marque globale. Révolu le temps où le musée n’offrait que des murs auxquels suspendre des tableaux. Il devient désormais un système de divertissement à intégration horizontale complet. Rares – oserait-on dire inexistants ? – sont aujourd’hui les musées d’envergure nationale et internationale qui n’accueillent pas au minimum un café et une boutique. C’est qu’il faut bien pallier la diminution drastique des dotations publiques. Et l’on n’a pas trouvé meilleur pallium que la vente de produits dérivés et les consommations en tous genres, allant de la carte postale à la reproduction postérisée d’une œuvre, en passant par les casquettes, t-shirt et autres porte-clés aux couleurs du musées.

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On appréciera donc que les musées ne soient plus aujourd’hui le tonneau des Danaïdes du ministère de la Culture et aient intégré la nécessité d’une plus grande rationalisation, d’une diminution des coûts et d’une optimisation des dépenses. Cependant, il ne faudrait pas qu’ils soient victimes, comme beaucoup d’autres institutions culturelles, de la « disneylandisation » de notre société.

Regards croisés : la France schizophrène

On reconnaîtra, toutefois, que la France se bat vaillamment pour résister à cette tendance généralisée de mercantilisation à outrance de la culture, amorcée dès le début des années 1970 aux États-Unis. Comme souvent en matière patrimoniale, l’influence anglo-saxonne se révèle délétère. Aux États-Unis, il est de rigueur pour les musées d’être financé à majorité par des entreprises privées. La National Gallery of Art de Washington fait figure d’exception : il s’agit de l’unique institution américaine directement financée par l’État fédéral. Le plus souvent, le budget des musées se répartit comme suit : 10 % d’endowment (comprendre « dotations publiques »), 35 % de mécénat d’entreprise et de particuliers, 25% de fonds propres[1]. On remerciera aussi l’Oncle Sam et son dépositaire, l’américain Thomas Hoving, ancien directeur du Metropolitan Museum of Art de New-York qui, le premier, organisa ces fameuses expositions blockbusters et fit entrer le musée dès les années 1970 dans l’ère de la culture de masse.

On notera dès lors la schizophrénie typiquement française qui semble agiter l’État, partagé entre la défense quasi chauvine de l’ « exception culturelle française » et son alignement progressif sur le modèle anglo-saxon d’homogénéisation. Déjà à l’aune du XXIe siècle s’inquiétait Bourdieu que « l’indépendance, difficilement conquise, de la production et de la circulation culturelle à l’égard des nécessités de l’économie, se trouv[ât] menacée, dans son principe même, par l’intrusion de la logique commerciale à tous les stades de la production et de la circulation des biens culturels […], [qu’]à la mythologie de la différenciation et de la diversification extraordinaire des produits, l’on [puisse désormais] opposer l’uniformisation de l’offre, tant à l’échelle nationale qu’internationale : la concurrence, loin de diversifier, homogénéise, la poursuite du public maximum conduisant les producteurs à rechercher des produits omnibus, valables pour des publics de tous milieux et de tous pays. »[2]

Les musées français se trouvent ainsi à l’heure actuelle dans une situation délicate. Confrontés à la réduction de plus en plus problématique des dotations publiques qui leur sont accordées – et qui risquent bien de disparaître purement et simplement dans les années qui viennent- ils n’ont d’autres choix que de modifier leur mode de gestion et diversifier leurs sources de revenus, le plus souvent pour le meilleur. Toutefois, il convient de mettre en garde contre la dérive mercantile et l’« entreprenarisation » à outrance qui les menacent ceux qui ont cédé trop facilement aux sirènes du financement facile, quitte à réduire leur fonction à celle de « pourvoyeurs de divertissements ». Heureusement, ces derniers ne sont pour l’heure qu’une minorité, et les Français en mal de Beau et fiers de l’« exception culturelle » tricolore sauront les reconnaître.

[1] Art Media Agency. (2013, 28 août). Entre fonds publics et privés : le financement des musées. Repéré sur le site de l’Art Media Agency : http://fr.artmediaagency.com/78301/entre-fonds-publics-et-prives-le-financement-des-musees/

[2] Bourdieu, Pierre. (2001-2002). La marchandisation de la culture. Art actuel, n°80, 2001-2002, pp. 5-9.

crédit photo : flickr Gianluca Franco

 

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