Médiocre, rouge et méchant


8.03.2011Alain Badiou, Eric Hazan, L’antisémitisme partout. Aujourd’hui en France, Paris, La Fabrique, 2011.

C’est un petit livre médiocre, rouge et méchant. Sa minceur est inversement proportionnée à la modestie des auteurs. Ne se proclament-ils pas « invulnérables dans la pensée[1] » ? Victimes d’un « système[2] », voire d’une « propagande (…) persécutrice[3] », Alain Badiou et Eric Hazan prétendent ne pas vouloir se défendre. Ils publient pourtant un véritable plaidoyer pro domo sous couverture violette[4]. Objet du débat ? La question de l’antisémitisme en France.

Le propos d’Alain Badiou et d’Eric Hazan ne brille pas par sa limpidité. Aussi en proposera-t-on d’abord un résumé en suivant le propos de manière linéaire.

 

Neuf affirmations font-elles une argumentation ?

La France connaîtrait depuis 2002 une véritable « campagne dénonçant une « vague d’antisémitisme » [5] » (1ère affirmation).

L’antisémitisme serait circonscrit à des milieux marginaux en France ; mais « on » y présenterait comme un antisémitisme l’ « hostilité politique mal politisée » de la « jeunesse populaire » face « à ce qu’elle perçoit comme la position des Juifs de France[6] » (2e affirmation).

Tout homme qui n’adhèrerait pas cette « opération[7] » risquerait d’être un jour accusé d’antisémitisme (3e proposition).

Les nouveaux croisés de la lutte contre l’antisémitisme seraient pour l’essentiel des intellectuels autoproclamés, renégats de la gauche radicale devenus des « cyniques complets[8] » (4e affirmation).

Ces hommes auraient d’autant mieux embrassé la cause de la lutte contre l’antisémitisme qu’elle satisfaisait leurs egos ou intérêts (5e affirmation).

Aux yeux des mêmes intellectuels, l’Etat d’Israël constituerait un front pionnier de l’Occident menacé par la « barbarie[9] » (6e affirmation).

Quiconque critique la politique israélienne aujourd’hui risquerait d’être traîné devant les tribunaux et accusé d’antisémitisme (7e affirmation).

Les chevaliers de la lutte contre l’antisémitisme seraient très rusés et occuperaient de solides positions médiatiques (8e affirmation).

Le soutien d’un pouvoir qui chercherait à « laver la population blanche de tout soupçon de racisme[10] » expliquerait que cette obsession de la lutte contre l’antisémitisme se développe en France plus qu’ailleurs dans le monde (9e affirmation).

Unité du monde, unité d’un temps  

Toutes les vaticinations du philosophe Alain Badiou et de l’éditeur Eric Hazan reposent sur un postulat jamais énoncé : celui de l’unité du monde dans sa dimension temporelle. En clair : tout se tient ; quand un événement X survient en même temps qu’un événement Y, l’un et l’autre sont nécessairement liés. Le discours pointant la nécessité de lutter énergiquement contre l’antisémitisme en France s’expliquerait donc par le contexte dans lequel il s’est développé.

Dès les premières lignes du livre, le lecteur est, de fait, happé par un énoncé qui semble informatif. L’intervention occidentale en Afghanistan au lendemain du 11 septembre, la préparation par les Américains d’une autre « invasion », en Irak, l’opération Rempart par laquelle l’armée israélienne « réinvestit toute la Cisjordanie », le succès du Front national lors du scrutin présidentiel du 21 avril 2002 en France y sont d’abord présentés comme des éléments de « contexte[11] ». C’est en effet dans cette atmosphère qu’aurait été lancée une campagne dénonçant une recrudescence de l’antisémitisme en France. L’affirmation est déjà contestable dans sa chronologie. Mais supposez un moment que tout se tienne, comme le font Alain Badiou et Eric Hazan : le contexte se transformera nécessairement en cause. Telle est l’histoire de ce livre, qu’on peut comparer à une opération de prestidigitation.

Les historiens seront particulièrement sensibles à cette simplification. Ils savent que pour comprendre le passé ou le présent, il faut éviter d’en cultiver une image. L’historien doit toujours ménager en lui une part de disponibilité pour « accueillir » les incohérences des hommes et des sociétés qu’il étudie. Bref, en histoire, la simultanéité ne vaut pas causalité.

Mais Alain Badiou et Eric Hazan se fichent de l’histoire.

Peu leur importe que la société française ait pris conscience du développement d’un nouvel antisémitisme beaucoup plus tôt qu’ils ne l’écrivent. Souvenons-nous de l’extraordinaire émotion soulevée par la profanation du cimetière juif de Carpentras, en mai 1990 ! La presse, le monde politique et l’opinion publique avaient réagi de manière cohérente – et précipitée – en accusant le Front national. Des manifestations avaient été organisées dans tout le pays, des anathèmes lancés sans attendre que la justice fasse son travail. A-t-on observé la même mobilisation aujourd’hui, lorsque des tombes ont été profanées au cimetière d’Alès en février 2011, notamment dans le carré israélite ? La « campagne » dont parlent Eric Hazan et Alain Badiou n’existe que dans leurs imaginations.

Gare aux patronymes…

Les deux auteurs n’hésitent pas cependant à nous présenter successivement les instigateurs de l’opération qu’ils dénoncent. « Cukiermann[12] », « Finkielkraut[13] », « Brenner », « Weill[14] », « Taguieff[15] », « Lévy[16] », , « Assouline[17] », « Lanzmann[18] », « Glucksmann », « Milner », « Birnbaum », « Adler[19] », « Kouchner[20] », « Ghozlan[21] », « Redeker[22] », « Goldnadel », « Gaydamak[23] » : tous membres d’un « orchestre sans chef[24] » qui jouerait de la lutte contre l’antisémitisme pour stigmatiser la jeunesse métissée des banlieues, établir une « ségrégation sociale[25] » et servir Nicolas Sarkozy, Israël, les Etats-Unis. Loin de nous l’idée d’instruire un procès d’intentions à l’encontre de Badiou et Hazan ! Mais la prudence aurait pu leur recommander de citer d’autres croisés de la lutte contre l’antisémitisme, afin d’éviter tout effet patronymique douteux.

Un recueil de maladresses et d’approximations

C’est en combinant ce type de maladresses à des approximations et erreurs nombreuses que Badiou et Hazan argumentent. Ils sous-estiment par exemple l’importance des mouvements néo-nazis en France, en les évaluant à peine à « quelques douzaines d’excités[26] ». Ils feignent d’ignorer que des antisémitismes de natures différentes peuvent se croiser, s’additionner. L’exemple du comique Dieudonné faisant applaudir Robert Faurisson lors d’une représentation à laquelle assistait Jean-Marie Le Pen, en décembre 2008, n’incarne-t-il pas mieux que cent discours cette possible rencontre des antisémitismes ?

MM. Badiou et Hazan s’étonnent encore que la lutte contre l’antisémitisme mobilise moins les intellectuels et les pouvoirs publics en Allemagne. Mais pourquoi oublient-ils de préciser que la communauté juive est quatre fois plus nombreuse en France qu’outre-Rhin, ce qui donne nécessairement une autre dimension et une autre urgence au problème ? Ils laissent entendre que les services secrets israéliens auraient fait exploser des synagogues en Irak et au Maroc pour pousser les Juifs de ces pays à émigrer pour Israël : où sont les preuves d’un machiavélisme aussi criminel[27] ?

Est-il enfin rigoureux d’évoquer la « détestation montée d’un bout à l’autre de l’Occident contre les Arabes et les musulmans après le 11 septembre[28] » ou « la persécution des jeunes en France[29] » comme des faits établis ? N’est-il pas scandaleux d’écrire que la magistrature et la police étaient toutes gagnées à l’antisémitisme en 1940, avant même l’Occupation[30] ? N’est-il pas diffamatoire d’évoquer un « meurtre commis par la police » à propos du drame survenu à Clichy-sous-Bois le 27 octobre 2005[31] ?

Un marxisme appauvri et dangereux

Que la cause de la lutte contre l’antisémitisme soit parfois enfourchée par des cavaliers peu respectables, soit. Que la vision qu’a la France de sa jeunesse, et plus encore de la jeunesse des banlieues, pose problème, c’est certain.

Mais les bras nous en tombent quand un ancien professeur à l’Ecole normale supérieure ignore les apports des sociologues ou politistes, et recourt quasiment à la logique du complot pour expliquer la mise à l’agenda médiatique d’une question comme la lutte contre l’antisémitisme !

Badiou et Hazan voient donc dans la lutte contre l’antisémitisme une tentative de diviser le peuple en lui désignant un ennemi commun : les jeunes des banlieues[32]. Hostiles à toute idée de représentation, ils méprisent « le monde politique[33] » et construisent tout leur livre sur un manichéisme à la Eugène Sue. Les puissants seraient vicieux et corrompus, les pauvres vertueux et purs… On le sait, Alain Badiou aime se référer à Marx. Il va jusqu’à plaider en faveur d’un communisme repeint aux couleurs du XXIe siècle. Nul doute pourtant que l’auteur du Capital, s’il pouvait lire le petit livre violet dont on vient de résumer le propos, désavouerait aussi médiocre postérité.

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Crédit photo : Flickr, jfgornet


[1] P. 54

[2] « Finalement, on ne peut pas, il ne faut pas se défendre ». P. 60

[3] P. 59

[4] A quatre reprises (p. 25, 28, 31 et 50) au moins, les auteurs se réfèrent à des attaques qu’ils ont eu à subir. Ils se désignent eux-mêmes par leurs initiales dans le corps du texte : « AB » et « EH ».

[5] P. 8

[6] P. 20.

[7] P. 21

[8] P. 33

[9] P. 41

[10] P. 58

[11] P. 7-8

[12] P. 7

[13] P. 9

[14] P. 10

[15] P. 11

[16] P. 24

[17] P. 25

[18] P. 27

[19] P. 29

[20] P. 44

[21] P. 47

[22] P. 51

[23] P. 46

[24] P. 49

[25] P. 22

[26] P. 13

[27] P. 43

[28] P. 8

[29] P. 32

[30] P. 56

[31] P. 17

[32] P. 17

[33] P. 11

Il y a 2 commentaires

  1. Laura

    This worldless cpecnot is way too intellectual to connect itself to real life and tangible human relation on a day to day basis; this time around Mr. Zizek went over the top trying to crystalise in words some very fluid situations and events that are in the making and that nobody stress nobody, can predict the outcome Any understanding needs good observation and time perspective, Mr Zizek seems to lack both at this moment.

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