Mais où est l’Amérique d’antan ?

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Olivier Guez, American Spleen. Un voyage au cœur du déclin américain, Flammarion, 2012, 22 euros, 274 pages.

De la mélancolie en Amérique

Dans la grande lignée du journal de voyage, entre reportage et essai, genre dans lequel s’illustrèrent Tocqueville bien sûr, mais plus récemment William Vollman ou Bernard-Henri Lévy, Olivier Guez se mesure aux Etats-Unis et partage avec sincérité ce qu’il a compris de ce pays et de son temps. Pendant quatre mois, le journaliste a sillonné en Ford Mustang les routes américaines et raconte par fragments ses entrevues, principalement avec les tenants des mouvements les plus conservateurs et ses observations sur une population qu’il décrit comme désemparée.

Débutant ses réflexions sur la montée du Tea Party, cet hétéroclite mouvement populiste et contestataire, l’auteur estime que cette crispation conservatrice et libertarienne marque le déclin du modèle américain. Le débat n’est pas nouveau au pays de l’Oncle Sam. des Fareed Zacharia et Nicholas Kristof conjurent la promesse d’un monde post-américain, tandis que des Andrew Hacker, Christopher Lasch, Michael Ruppert, ou dans une moindre mesure Paul Krugman tirent la sonnette d’alarme, pour les deux premiers depuis la fin des années 1970.

Voyage dans l’Amérique conservatrice

Olivier Guez articule ses observations et son analyse autour de deux axes, l’un intellectuel et l’autre géographique. Dans une première partie, il part à la rencontre des représentants d’une Amérique plutôt isolationniste et frileuse, qui souhaitent protéger leur pays de la décadence. Le journaliste écume les groupes de réflexion et d’action, et va au devant des intellectuels, des leaders ou des figures emblématiques de ce nouveau conservatisme toujours patriote, souvent libertarien, parfois très chrétien. Les entretiens sont vifs et l’énergie qui se dégage de ces discussions fait douter de la thèse de l’auteur. On regrettera que l’auteur dénonce comme décliniste cette partie de la droite qui, certes nourrit la nostalgie d’une grandeur passé mais regarde aussi vers l’avenir. « ‘L’Amérique qui tombe’ c’est faux, archifaux. ‘Ce sont des balivernes de journalistes, des conneries de gauchistes, du bla-bla de libéraux[1]’ » tonne ainsi Robert Rector, chercheur senior à la Heritage Foundation.

Le ressentiment contre l’Etat

Dans la seconde moitié de l’ouvrage, Olivier Guez fait le récit de son voyage dans une Amérique en crise, d’un Arizona peu accueillant à un Chicago où les jeunes diplômés, en situation précaire, pensent à émigrer. L’auteur nous livre une galerie d’anonymes peu enthousiastes, balançant entre le mal être et la défiance envers l’Etat, notamment parmi les épigones du Tea Party et une majorité de Républicains. Ces derniers considèrent que les défaillances du système économique ne sont que le produit des interventions de l’Etat. Par leur incohérence, elles auraient brisé une imaginaire harmonie d’antan et engendré injustices et désordres.

Les étapes de la décadence américaine

Olivier Guez, tout comme Bruce Schulman, Hacker ou Lasch, fait remonter cette désillusion américaine aux années 1970 et à la terrible crise de confiance qui suivit l’échec de la guerre du Vietnam, la chute du Président Nixon, et la perte de valeur du dollar. C’est à cette époque, selon Jim Harrison, que l’Amérique perdit ses illusions auxquelles elle substitua l’obsession de l’argent et la frénésie de consommation. C’est le bref triomphe des Reaganomics. Cette fuite en avant s’interrompt brutalement au tournant du millénaire et laisse la place à une longue période de déprime qui dure encore aujourd’hui.

Le 11 septembre et la crise économique de 2008 marquent selon l’auteur la fin de l’hégémonie des Etats-Unis et leur retour dans l’histoire « normale » des nations. L’exceptionnalisme américain s’est évanoui. Olivier Guez conclut son ouvrage en rendant sa Ford Mustang, symbole d’un rêve américain qui a vécu et dont l’auteur craint qu’il ne laisse place à la colère et à la rage. Cette fin quelque peu dramatique occulte les capacités de rebond dont les Etats-Unis ont déjà fait preuve au cours de leur histoire. En dépit de crises tout aussi graves l’Amérique a su jusqu’à aujourd’hui se réinventer. Ainsi, les anecdotes que l’auteur partage ne sont peut-être pas aussi représentatives qu’il pourrait le souhaiter.

En définitive, même si on pourra regretter la banalité de certains passages – la visite chez les Mormons, marronnier de ce genre d’ouvrage –, Olivier Guez remplit son contrat et propose une promenade stimulante au cœur d’une puissance en crise. Le journaliste parvient à nous communiquer son plaisir, présent à chaque chapitre, de voyager, de découvrir, de discuter et de réfléchir. En nous offrant de le suivre dans son périple américain, il nous permet surtout de mieux comprendre les angoisses et les désordres qui agitent cette grande nation.

David Vauclair

Crédits photo : flickr, kevin dooley


[1] p.91.

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