Les centristes existent, un historien les a rencontrés!

Jean-Pierre Rioux, Les centristes, de Mirabeau à Bayrou, Paris, Fayard, 2011

Tous au centre ! Le mot d’ordre est à la mode. Plusieurs bergers proposent aujourd’hui de guider les troupes centristes vers un avenir radieux, pour peu qu’elles se détachent du cheptel majoritaire. Mais sait-on bien, au fond, ce que sont le centre, le centrisme et les centristes ? L’historien Jean-Pierre Rioux éclaire ces notions dans un livre qui tient à la fois de l’essai et de l’ouvrage érudit. Précisons d’emblée que l’auteur est aussi acteur en l’espèce, puisqu’il anime l’Université populaire du Mouvement démocrate (Modem) depuis 2009.

Centre, centrisme, centristes : des notions problématiques

Ces Centristes auraient gagné en intelligibilité si Jean-Pierre Rioux avait distingué dès l’introduction entre le centre d’une part, le centrisme d’autre part et les centristes enfin. La première des notions se réfère au fonctionnement du système politique en démocratie ; la seconde, à une culture politique originale ; la troisième, à des hommes qu’en d’autres temps on appelait les modérés. Or, il n’y a pas nécessairement correspondance entre le centre, le centrisme et les centristes. Le drapeau du centre a ainsi été brandi par d’autres que des modérés. Faut-il rappeler qu’un Jean-Louis Tixier-Vignancour, puis un Jean-Marie Le Pen ont pu se réclamer du centre ? Et que bien des « centristes » autoproclamés des années 1970 étaient d’anciens partisans de l’Algérie française ?

Ces ambiguïtés n’ont pas échappé à Jean-Pierre Rioux. Aussi se défend-il de considérer « que le centre serait une catégorie aussi universelle que la gauche et la droite[1] » dans son chapitre conclusif.

Le centre comme ligne de séparation des eaux

Le centre se situe à équidistance de la gauche et de la droite. En politique, c’est donc un point avant d’être (peut-être) une famille politique, comme l’écrivait le politiste Maurice Duverger. Et ce point se déplace constamment. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, deux mouvements au moins ont affecté le système politique français, faisant glisser son point central. La droite conservatrice a d’abord perdu la bataille culturelle et morale. Ainsi, ce qui n’était autrefois souhaité que par la gauche est aujourd’hui heureusement accepté par l’essentiel de la droite, comme le droit à l’avortement ou les unions civiles entre personnes de même sexe. Il est permis de parler à cet égard d’un véritable sinistrisme culturel, pour reprendre une expression chère à Albert Thibaudet.

Mais dans le même temps, la gauche française s’est progressivement ralliée à l’économie de marché, non sans convulsions, remords ou nostalgie. C’est un dextrisme économique. Ajoutons que, depuis la fin des années 1990, une certaine droitisation s’observe sur le terrain culturel, qui rompt avec le sinistrisme décrit plus haut.

Le centre comme ligne de fuite

Le point où se séparent les fleuves de droite et de gauche s’est donc déplacé sans cesse depuis la Révolution. Dans son acception politique, le mot « centre » n’est au reste est entré au Dictionnaire de la langue française qu’en 1829[2] et les continuités historiques d’un centre à l’autre sont plus aléatoires encore que d’une droite à l’autre, d’une gauche à l’autre.

Le centre est toutefois autre chose qu’un lieu situé à équidistance de la gauche et de la droite. La notion permet de nommer ce point d’équilibre où les intérêts et objectifs des différents groupes sociaux et culturels se trouveraient globalement satisfaits et conciliés. Lorsqu’il est employé dans ce sens, le « centre » a pour synonymes l’intérêt général, le consensus, la concorde, le rassemblement, voire l’union nationale.

Le désir d’atteindre cet idéal n’est pas propre à une culture politique. Il se rencontre chez les bonapartistes, les républicains opportunistes des années 1880, les gaullistes, les démocrates chrétiens ou les libéraux giscardiens, par exemple. Car il est plusieurs façons d’entendre « l’intérêt général », le « consensus » ou la « concorde » ! Plusieurs moyens d’y aboutir aussi. Selon les cas, ceux qui se réclamaient du « centre » se sont dits républicains ou démocrates, libéraux ou sociaux, catholiques ou laïcs… En réalité, le « centre » désigne une ambition, un horizon, une démarche, une ligne de fuite plus qu’un élément du système majoritaire ou une famille politique. Jean-Pierre Rioux le reconnaît à mi-mot.

Le centrisme : un contenu incertain

On ne parle guère de centrisme en France avant les années 1920. Or, il est rare qu’y soit, depuis lors, associé un contenu politique positif. Existe-t-il par exemple un projet ou un imaginaire politique du centrisme ? Jean-Pierre Rioux ne répond pas de manière définitive. Son centrisme a le visage du libéralisme sous la Monarchie de Juillet, du républicanisme kantien à la fin du XIXe siècle, du radicalisme dans l’Entre-deux-guerres, de la démocratie chrétienne à la Libération… Où se situent les points de rencontre entre ces familles de pensée ? Certaines oppositions ne doivent pourtant pas être sous-estimées… Le libéralisme est ainsi une pensée de la pluralité, quand l’horizon de la démocratie chrétienne est celui de l’unité – unité de l’homme, unité du monde.

Sur le fond, il est périlleux d’affirmer que le libéralisme, le radicalisme ou la démocratie chrétienne se sont jamais fondus dans un courant de pensée centriste. Les mouvements qui se réclamaient de ces familles de pensée ont pu s’allier contre un adversaire commun – le gaullisme par exemple, sous la Ve République. Ils ont pu partager des préférences significatives : le dialogue plutôt que l’arbitraire, la décentralisation plutôt que le jacobinisme, un patriotisme tempéré et ouvert à l’idée d’Europe plutôt qu’une ambition nationale tonitruante. Mais ils n’ont jamais communié dans la même vision du monde. Rien de plus périlleux, en conséquence, que de réunir les libéraux, les radicaux et les démocrates chrétiens sous un même label. L’UDF y prétendit autrefois. La « Confédération des centres » dont Jean-Louis Borloo pourrait prendre la tête y réussira-t-elle demain? On ne hasardera pas de réponse…

Et quand par extraordinaire les Français associent un contenu intellectuel au « centrisme » – et cela arrive –, c’est aux valeurs de la démocratie chrétienne qu’ils pensent prioritairement. L’europhilie poussée jusqu’au fédéralisme, l’attachement au scrutin proportionnel contre la « tyrannie majoritaire », une ambition sociale assez vague mais sincère : tout cela n’a rien de spécifiquement « centriste », mais se retrouve en revanche dans toute la démocratie chrétienne. Cette identification du « centrisme » à la démocratie chrétienne expliquent certaines des difficultés actuelles de Jean-Louis Borloo dans sa tentative de se poser en leader des centristes.

Le centrisme comme technique de gouvernement

Le centrisme en tant que tel ne constitue donc pas une famille de pensée. Comme technique de gouvernement, il a en revanche été pratiqué à plusieurs reprises en France. Cela contredit à première vue la fatalité de la bipolarisation.

Sous la plume de Jean-Pierre Rioux, le « centrisme de gouvernement » désigne la situation dans laquelle une ou plusieurs formations politiques s’allient pour former une majorité tantôt avec la droite, tantôt avec la gauche. Les mouvements en question représentent dès lors un « môle central » qui assure une certaine continuité de l’Etat, quel que soit le système d’alliance retenu. La France de la IVe République correspond, du moins jusqu’en 1956[3], à ce portrait, avec l’UDSR de René Pleven, le Parti radical d’Henri Queuille et le MRP de Georges Bidault en « partis charnières ». Les dangers d’un système politique ainsi organisé ne doivent pourtant pas être sous-estimés : difficultés à réformer, instabilité gouvernementale, voire corruption.

Deux autres configurations politiques répondent en apparence au désir d’être gouverné « au centre ». On pense aux « grandes coalitions » en Autriche, ou aux « cohabitations » qu’ont connues la France ou la Pologne par exemple. Ces situations ont nourri un fort sentiment d’immobilisme. Et fait le lit du populisme. A maints égards, la bipolarisation peut donc être considérée comme une évolution insatisfaisante mais préférable au « centrisme de gouvernement » en temps de paix. Elle présente entre autres le mérite d’assurer le renouvellement des élites dirigeantes…

Centristes ou modérés ?

Si le centre est d’abord une notion abstraite, que le centrisme n’a guère de contenu politique, et que le centrisme de gouvernement présente des dangers pour la santé démocratique, comment comprendre qu’autant de citoyens se définissent comme centristes en France ? Maintes explications pourraient être avancées, qui mobiliseraient la sociologie ou l’étude des comportements électoraux. En ce qui concerne les acteurs de la vie politique, l’appellation « centriste » bénéficie d’un effet de mode depuis les années 1960, au détriment de celle de « modéré ». Mais l’essentiel de ceux qui disent centristes aujourd’hui devraient plutôt être qualifiés de « modérés », pour plus de clarté.

La modération est en effet la principale identité des Hervé Morin, Jean-Louis Bourlanges, Jean Arthuis et autres. Identité surtout négative : un centriste ou un modéré ne l’est que par rapport à quelque chose. Comme l’écrit le socialiste Didier Motchane, « l’être centriste se définit par essence – se détermine – par ce qui n’est pas lui[4] ». En ce sens, les centristes sont marginaux en politique. Les plus ambitieux finissent ailleurs, c’est-à-dire nulle part, comme François Bayrou aujourd’hui. Les plus sages savent qu’il est difficile d’additionner des identités négatives, sauf le temps d’une campagne présidentielle…

Jean Lecanuet disait des centristes qu’ils étaient « le sel de la terre ». Les modérés ont en effet ceci de précieux qu’ils apportent à leurs alliés ou camarades un peu de raison contre les idées toutes faites, un peu de liberté contre le pavlovisme des appareils. Ce n’est pas si mince ! Mais cela ne fait pas une famille – tout juste un tempérament politique.

Notes


[1] P. 265

[2] P. 270

[3] Les élections législatives du 2 janvier 1956 ont témoigné d’un certain retour à la bipolarisation. Voir Gilles Richard, Jacqueline Sainclivier (dir.), Les partis et la République. La recomposition du système partisan 1956-1967, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008

[4] Didier Motchane, Voyage imaginaire à travers les mots du siècle, Paris, Fayard, 2010, p. 66.

Il y a 6 commentaires

  1. Jean-Louis

    Une observation : l’auteur expose son point de vue sur les centristes (cf conclusion). On oublierait presque que le point de départ est le livre de Jean-Pierre Rioux…

    Un regret : il aurait fallu insister davantage sur l’attachement des centristes au scrutin proportionnel (ou à un système majoritaire différemment conçu), ainsi que sur ses conséquences.

    En résumé : excellent article !

  2. David Valence

    Jean-Pierre Rioux est loin de livrer un petit bréviaire béat du centre, des centristes et du centrisme!

    Il conclut en effet :

    -que le centre est « improbable et contesté » (p. 274) ; c’est exactement ce que j’écris ;-)

    -que le centrisme n’est pas une famille de pensée très cohérente, mais qu’un centrisme de fait (dans le fonctionnement institutionnel) a pu être « accepté tactiquement au nom des justes causes ou sous le fouet des urgences » (p. 274) ;

    que les centristes sont, en réalité, le seul « vrai agent historique » (p. 274) de l’histoire qu’il a cherchée à écrire, faute de centre et de centrismes cohérents ; mais que « les centristes vivront et le centrisme mourra » (p. 275).

    Seule la conclusion de l’article, qui invite à penser les « centristes » comme des « modérés », est personnelle!

  3. yves michaud

    Quand on lit vos analyses sur Atlantico, on se dit que le pauvre Adam Smith ne méritait pas l’hommage que vous vous piquez de lui rendre. Un peu de dignité, jeune homme – et de sens de la mesure!

  4. Mary

    Pour l’avoir cf4toyer pendant les re9gionales, je pense que Pierre fera du bon buoolt. C’est de personne comme lui dont nous avons besoin au Mouvement De9mocrate pour avancer.De9mocrate Essonnien

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