Des pharaons à François Hollande : histoire des politiques économiques

29.01.2013Des pharaons à François Hollande : histoire des politiques économiques

Ouvrage recensé : Jean-Marc DANIEL, 8 leçons d’histoire économique, Odile Jacob, 2012, 225 pages, 23,90 €

Comment comprendre les grands enjeux économiques actuels sans voir qu’ils se rattachent à une histoire longue ? En effet, l’économie a besoin de preuves et d’éléments tangibles pour étayer ses théories ou les susciter. Dans les 8 leçons d’histoire économique de Jean-Marc Daniel, point d’analyse économétrique complexe pour démontrer la validité de modèles, mais un retour salutaire à l’histoire économique. Organisé sous forme thématique (croissance, dépense publique, monnaie…), cet essai égrène les histoires et les anecdotes susceptibles d’illustrer au mieux des phénomènes économiques parfois mal compris.

Intérêt public de l’analyse économique

L’auteur insiste, à juste titre, sur l’intérêt des sciences économiques pour la collectivité. D’une part, elle permet de mieux comprendre une partie des phénomènes sociaux observables ; d’autre part, l’économie sert à guider l’action des dirigeants politiques et économiques en livrant des analyses sur les coûts, les avantages et les contraintes d’une action déterminée dans un système donné.

Quelle place pour l’Etat ?

Jean-Marc Daniel interroge la place de l’Etat dans l’économie. D’emblée, l’auteur souligne qu’elle est centrale. L’émergence de l’économie moderne (fondée sur l’échange volontaire, la propriété privée et le crédit) s’est effectuée parallèlement à la structuration d’une entité stable, capable de faire respecter l’ordre et le droit : l’Etat. Néanmoins, il a pris une ampleur grandissante, nous conduisant à nous interroger sur sa place, son rôle et son action.

Endettement, quand tu nous tiens

Avec une certaine habileté, l’économiste nous replonge dans les épisodes d’une histoire économique qui possède des résonnances très actuelles.

L’ouvrage montre ainsi l’importance déterminante de la crédibilité financière des gouvernants. Ainsi, Edouard III d’Angleterre, tout juste monté sur le trône, engage son pays à partir de 1337 dans la guerre de Cent Ans. Pour financer l’effort militaire, il s’endette auprès de banquiers florentins, dont la rémunération devait provenir des pillages et autres ressources apportées par les victoires militaires. Les succès anglais tardant à venir, la négociation avec les banquiers se révélèrent de plus en plus ardues. Les Florentins remettaient en cause la stratégie employée et n’accordaient des fonds supplémentaires qu’avec toujours plus de garantie (équivalent à une hausse des taux d’intérêts).

De même, les justifications du recours à la dépense publique semble un élément invariable de politique économique au cours du temps. Hérodote rapporte ainsi dans son Histoire que les pharaons avaient fait construire les Pyramides d’Egypte, non seulement pour demeurer éternellement dans des tombeaux magnifiques, mais également pour fournir du travail à une population toujours plus nombreuse – une politique keynésienne de grands travaux, en somme. Las, les finances publiques égyptiennes s’en trouvèrent si délabrées (déjà…) que, selon l’historien, le pharaon dut prostituer ses filles afin d’apurer le passif du royaume. Cette pratique ne s’est pas arrêtée à l’Antiquité car le roi de France Charles V « vendit » également sa sœur au richissime Visconti afin de rembourser les dettes souveraines accumulées. Les Etats montrent donc une tendance historique à s’endetter au-delà de leur capacité de remboursement, ruinant ainsi, sans trop de vergogne, leurs créanciers et souvent leur peuple.

Constantin et la crédibilité monétaire

Tout comme celle d’une signature souveraine, la crédibilité d’une monnaie est déterminante. C’est ce qu’illustre la création du solidus par Constantin à partir de 310. Nouvelle devise romaine, il rompait avec des décennies d’impéritie monétaire.

En effet, à la fin du IIIe siècle, l’empereur Dioclétien avait multiplié les pièces de monnaie, notamment en y introduisant du bronze, pour couvrir ses déficits budgétaires. Sans surprise, l’inflation se généralisa, la confiance dans la monnaie s’effondra et le troc se répandit dans tout l’empire.

Constantin rompit avec cette pratique et tenta d’établir la confiance dans une nouvelle monnaie. Ce fut un un succès : fondé sur l’or, le solidus ne sera pas dévalué avant le XIe siècle et la sagesse populaire en gardera la trace dans le mot « sou », mais aussi dans le vocabulaire avec le mot « soldat » (solidi dati : ceux à qui sont donnés les solidi).

De ces divers épisodes, l’auteur déduit trois hypothèses que l’histoire tend à confirmer : les peuples réclament des monnaies stables ; des finances publiques bien gérées sont une condition nécessaire à cette stabilité ; une fois la crédibilité acquise (souvent au prix fort), la conserver est essentielle.

Nicolas Oresme, dans son Traité des monnaies de 1355, ne dit pas autre chose : le Prince est toujours tenté de modifier la monnaie à son avantage, ce qui favorise l’inflation et nuit au commerce. Conseillant le roi Charles V, il fait appliquer à ce dernier une politique monétaire stricte dont le nom, selon une interprétation probable, était censé refléter la vérité de la valeur de cette monnaie : ainsi est né le… franc.

L’actualité par l’histoire

En définitive, le livre de Jean-Marc Daniel est une tentative réussie pour prendre du recul sur l’actualité par l’histoire. D’autres épisodes s’avèrent particulièrement instructifs.

L’échec de la politique industrielle de production nationale de soie de Laffemas au XVIIème siècle nous fera ainsi réfléchir  sur le bien-fondé du « made in France ».

De même, les philosophes politiques éclaireront les problèmes économiques les plus actuels. Hume explique que les impôts sont nécessaires mais doivent demeurer modérés et équitables ; de même, pour des raisons d’efficacité mais aussi de légitimité,  Machiavel et Rousseau dénoncent l’excès de dépenses publiques.

Un ouvrage de qualité

Instructif et jubilatoire, l’ouvrage de Jean-Marc Daniel est servi par un ton enlevé. Les lecteurs qui le connaissent retrouveront le style limpide et caustique de l’économiste, son érudition et son talent pour faire comprendre dans un langage simple et actualisé les problèmes économiques récurrents au cours de l’histoire. L’essayiste jongle autant avec les concepts économiques (balance commerciale, déficit public…) qu’avec les périodes historiques (antiquité romaine, pouvoir mitterrandien…).

On regrettera simplement le prix élevé de l’ouvrage au regard de son volume. Par ailleurs, certaines conclusions de chapitre tombent comme un cheveu sur la soupe. Le lecteur qui ne serait pas un habitué de Jean-Marc Daniel ne verra pas nécessairement la connexion logique entre les arguments historiques distillés au fil des pages et les préconisations concrètes de politique économique.

Louis Nayberg

 

Crédit photo, Flicrk: mail.matt

 

 

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