L’illusion pixel : pourquoi le numérique ne changera pas le monde.

« Voilà un essai de philosophie politique qui traite d’un sujet encore peu abordé par les sciences sociales et qui pose des questions nouvelles : la pollution d’envergure planétaire que génèrent les nouvelles technologies. Pour nombre de chercheurs et de décideurs, la puissance des ordinateurs est capable d’anticiper, voire même de traiter les effets planétaires (…) La superpuissance numérique et la délégation humaine à la machine soulèvent bien des problèmes éthiques, anthropologiques, sociétaux et politiques que personne pour l’instant ne sait penser définitivement. Nous déifions la machine, nous sommes dans l’ère de l’illusion pixel ». Susan Perry, politologue franco-américaine et directrice de recherches à l’Université américaine de Paris, analyse le phénomène de superpuissance numérique et plus précisément la délégation humaine à la machine.

 

Le confort numérique se paye au prix fort. 

 

« Dans un climat de croissance ralentie, de chômage endémique, de perte d’influence dans un monde multipolaire, nos dirigeants ont trouvé dans la technologie numérique une réponse à beaucoup de leurs maux politiques : une nouvelle économie pouvant relancer la croissance et créer des emplois ». Mais pour Susan Perry, la technologie n’est jamais neutre. Un rapport de l’Union Internationale des télécommunications rappelle d’ailleurs que 96% de la population mondiale utilise ces technologies tous les jours. Un confort numérique qui se paye au prix fort : d’un point de vue environnemental, on ne connaît toujours pas l’impact écologique du numérique. D’un point de vue médical, les retombées du numérique sur la santé appellent à l’implication directe du principe de précaution. Le numérique soulève également de nombreuses questions d’ordre éthique, marquées par une absence de consultation préalable de l’opinion publique.

 

La sobriété par rapport au numérique. 

 

« Face à la progression accélérée de la technologie numérique et sans fil à travers l’Europe, le cadre politique et réglementaire nécessaire pour la sécurité et la pérennité d’une telle utilisation extensive est lent à s’installer ». Pour Susan Perry, cette pénétration comporte trois aspects potentiellement néfastes pour l’homme et son environnement : l’usage des ondes électromagnétiques ; l’électricité supplémentaire pour stocker un nombre inimaginable de données informatiques créées par ces nouvelles technologies et l’enjeu du recyclage de nos machines détériorées, ou tout simplement obsolètes. Et si les nouvelles technologies nous offrent des avantages incontestables afin d’améliorer la santé, elle ne sont pas encore en mesure de se substituer à l’intelligence humaine afin d’offrir des réponse efficaces face à la menace du changement climatique. Susan Perry va plus loin. Pour elle, « le numérique est une forme de technologie extrêmement polluante, qui requiert pour fonctionner de la radiation à bas niveau, d’énormes sources d’énergie et produit des déchets à perte de vue ». 

 

Le stockage des données. 

 

Autre défi encore plus important, celui du stockage des méga-données, phénomène que les chercheurs appellent « la matière première de la nouvelle économie du XXIe siècle[1] ». Du point de vue de la sobriété numérique, nous savons que les systèmes actuels de stockage des données consomment beaucoup d’énergie. En raison de leur forte consommation d’énergie, ils produisent des gaz à effet de serre dans toutes les étapes de leur cycle de vie. « Quelle quantité d’électricité supplémentaire devra-t-on produire chaque jour pour permettre le stockage de ces données- données qui sont censées réduire notre consommation d’énergie ? », ajoute l’auteur.

 

Le numérique au défi de la transparence.

 

« L’image du numérique, si épurée, si limpide, nous cache une autre réalité, celle d’une surveillance directe ou indirecte de notre vie de tous les jours. Même si nous arrivons à adopter une politique plus écologique pour mieux encadrer notre usage du numérique, la banalisation des captations automatiques de nos données personnelles reste très préoccupante ». Susan Perry rappelle que nous pensons rarement à la perte de contrôle sur nos données à caractère personnel. Dans le prolongement de ce débat, la Commission Européenne encore à travers le projet PRIPARE, une sensibilisation à la gestion du risque numérique[2]. Aux questions écologiques s’ajoutent des enjeux d’ordre juridique. Certains aspects du numérique peuvent être potentiellement préjudiciables à la pratique de nos libertés. La notion de transparence, pierre angulaire de la démocratie et d’une participation citoyenne raisonnée fait des nouvelles technologies à la fois une chance, mais aussi une menace au schéma traditionnel de la représentation.

 

Vive la résistance. 

 

« Le numérique nous invite à explorer les confins de notre humanité, à rester vigilants, à rechercher l’équilibre, surveiller notre vie en démocratie et prendre les nouvelles technologies en main comme outils d’accompagnement de notre vie en société ». Une véritable responsabilité incombe aux élus, à travers la mise en place d’une véritable politique du numérique. Des enjeux énergétiques, sanitaires, au débat juridique du stockage des méga données, les pouvoirs publics sont le plus souvent dépassés par la vitesse à laquelle se développe le numérique. L’encadrement juridique destiné à protéger notre vie privée est toujours anachronique. Faut-il pour autant renoncer à la défense de nos libertés fondamentales ? Pour Susan Perry, l’activisme et le militantisme ont encore de beaux jours devant eux. « En attendant ces machines aptes à apprendre, nous nous approprions la rue pour exiger une politique du numérique « intelligente », une politique qui place l’être humain, ses droits et ses espérances au centre du processus de décision de notre avenir collectif dans un monde digitalisé », conclut-elle.

 

Farid Gueham

 

Pour aller plus loin :

 

-       « L’illusion pixel : pourquoi le numérique ne changera pas le monde », commentaire de Vivien LLOVERIA, unilim.fr

-       « Livre blanc : numérique et organisations de santé », 2019, France-assos-sante.org

-       « Effets des champs électromagnétiques sur la santé : des effets avérés ou supposés », inrs.fr

-       « Comment le numérique pollue dans l’indifférence générale », latribune.fr

-       « Le Big Data est-il polluant ? »lejournal.cnrs.fr

-       « Face à la question de la captation des données personnelles, le besoin d’une cohérence », nextimpact.com

 

 

 

 Photo by Umberto on Unsplash

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] L. Lefèvre, J-M Pierson, « Le big Data est-il polluant ? », Libération, 3 avril 2015, p. 24.

[2] PRIPARE project “ Preparing Industry to Privacy by design by supporting its Application in Research, ref. 610613 2013-15”. 

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