L’honneur de la politique

4528252054_e0095daf6e_bGiulio De Ligio, Jean-Vincent Holeindre et Daniel J. Mahoney (dirs.), La politique et l’âme : Autour de Pierre Manent, Paris, CNRS Editions, 2014.

Par Jean Senié

Pierre Manent est parti à la retraite en juin 2014. C’est bien entendu sur le plan académique, départ de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, qu’il faut comprendre son geste et non sur celui de la recherche philosophique. Il a affiché la volonté de continuer son enquête sur les formes politiques[1] et ces travaux sur les philosophes de la modernité émergeante[2]. A cette occasion ses disciples, amis et collègues ont décidé de lui rendre un hommage sous trois formes. C’est ainsi qu’un colloque s’est tenu les 12 et 13 juin autour du l’œuvre de Pierre Manent, qu’un cahier des Amis de la Mention Etudes Politiques a été rédigé en l’honneur du professeur[3], et qu’un livre a été publié[4].

Le livre consacré à l’étude de la philosophie de Pierre Manent est composé de nombreuses contributions qui mettent en lumière les ressorts de cette pensée qui, loin de n’être qu’une histoire savante de la philosophie – ce qui suffirait déjà à lui accorder des lettres de noblesses – est aussi une réflexion sur la politique qui entend prend en compte les évolutions de notre condition de Modernes[5].

Pierre Manent, le professeur

Les textes, même s’ils n’insistent pas dessus, à l’exception des deux derniers, « Le séminaire de Pierre Manent » et « Pierre Manent directeur de Thèse », comprennent pour la plupart une mission plus ou moins directe du rôle d’intercesseur ou de médiateur qu’occupe pour eux Pierre Manent. Cela peut aller du souvenir ému d’une lecture lumineuse d’un texte d’Aristote en séminaire jusqu’à la lecture de son Tocqueville comme une clé de compréhension de la modernité.

Ressort quelques traits qu’on ressent effectivement à la lecture des textes du philosophe. Celui-ci a toujours un souci de clarté qui le fait sacrifier les effets de styles ou les tournures amphigouriques à la limpidité du propos. Cela ne veut pas pour autant dire que le style de Pierre Manent est plat, puisqu’il acquiert au fil de ce travail d’épure une rigueur, une élégance toute classique. Ce soin pédagogique s’enracine dans un double souhait, celui de proposer, non une vulgarisation de la philosophie politique, mais d’y faire participer tout un chacun et, ensuite, celui de débattre, c’est-à-dire de proposer de manière convaincante ses arguments.

Le recueil regorge d’allusions à la disponibilité de l’auteur sur lesquelles nous ne nous appesantirons pas. Il faut toutefois noter qu’elles traduisent deux réalités : d’une part Pierre Manent a occupé un rôle important dans la formation des chercheurs étudiants la politique au sens large et, d’autre part, il a proposé une pensée féconde qui en a irrigué plusieurs autres.

Pierre Manent, un libéral ?

Avant de venir à la question de sa pensée, de ses postulats et de ses applications, il convient de reprendre une image convenue de Pierre Manent comme chevalier blanc du libéralisme. Cette image provient de sa filiation idéologique, et amicale, avec Raymond Aron. Cependant, plutôt que de plaquer les conceptions du second sur le premier, il convient de reprendre le dossier.

L’intérêt de Pierre Manent pour la philosophie libérale, en tant que concomitante de notre modernité politique est en parti conjoncturelle. Le libéralisme, « de résistant qu’il était contre la tyrannie soviétique est devenu triomphant, arrogant, « ignare et vantard », comme la loi de Platon »[6]. C’est particulièrement visible dans un livre de 2006, La Raison des nations[7], où le philosophe se livre à une critique en règle, non seulement de l’individualisme, mais aussi des conséquences politiques du libéralisme, notamment à travers sa manifestation européenne[8].

L’image d’un Pierre Manent chantre du libéralisme doit ainsi être révisée. Si elle n’est pas entièrement dénuée de fondement, elle ne correspond ni au parcours intellectuel, ni à la réalité du discours actuel que tient le philosophe. Il s’inscrit dans une toute autre famille de pensée, même si les dialogues entre celle-ci et la famille libérale sont féconds, celle du conservatisme[9]. En voulant répondre à une question en apparence simple « qu’est qui fait que les hommes vivent ensemble et pourquoi ? » l’auteur a retrouvé toute une tradition qui remet en cause ce que peut avoir d’insupportable la modernité libérale privée de toutes ses racines.

Pierre Manent, penseur du politique

Il faut le répéter, Pierre Manent n’a pas conçu le questionnement de ses œuvres comme une grande entreprise d’exégèse de la philosophie occidentale, aussi brillante soit-elle. Ses recherchent ont commencé par porter sur l’avènement de la modernité politique et sur ses enjeux pour s’élargir à ce qui fait la politique, c’est-à-dire à la question de la coexistence volontaire des hommes autour d’un but. Les Métamorphoses de la cité constitue à cet égard un premier aboutissement d’une réflexion diachronique sur les formes politiques[10]. Une des leçons tirée par Jean-Vincent Holeindre mérite d’être citée : « une science politique non oublieuses de ses origines antiques pourrait tirer les leçons de cette observation : plutôt que de consacrer l’essentiel de ses efforts à l’ « examen de la crise de la représentation » ou à l’élaboration d’une théorie pure et éthérée de la démocratie, la science politique pourrait s’interroger avec Pierre Manent sur la rupture entre la démocratie moderne et sa forme politique, la nation »[11].

C’est bien ce qui ressort de l’ensemble des interventions, la nécessité de prendre au sérieux la réflexion philosophique de Pierre Manent. Celui-ci essaie de penser les difficultés auxquels nous sommes soumis[12]. Qui plus est, il cherche des solutions qui soient capable de réconcilier notre aspiration profonde à vivre dans une communauté politique avec les données de la modernité, soit l’individualisme, la consommation de masse, etc.

C’est toute la construction de cette pensée que relate ce livre, indispensable pour saisir la complexité de Pierre Manent et d’une grande aide pour saisir celle du monde contemporain.

Crédit photo : Jean-Pierre Dalbéra

[1] Comme définit sur le site de l’EHESS : « entendant par cette expression les quelques grands types de l’association humaine dont la succession articule notre histoire : la tribu, la cité, l’empire, la nation, la cosmopolis). Ces «formes politiques » n’ont guère été étudiées jusqu’à présent. » (http://cespra.ehess.fr/index.php?1582)

[2] Voir son dernier livre en date, Pierre Manent, Montaigne : la vie sans loi, Paris, Flammarion, 2014.

[3] Benjamin Brice, Giulio De Ligio et Jean Vincent Holeindre (dir.), «La question de l’homme et le problème politique : Études et témoignages sur Pierre Manent et son œuvre», Cahiers de l’AMEP, n°1, premier volet, juin 2014. (http://etudespolitiques.org/wp/cahiers/n-1/)

[4] Giulio De Ligio, Jean-Vincent Holeindre et Daniel J. Mahoney (dirs.), La politique et l’âme : Autour de Pierre Manent, Paris, CNRS Editions, 2014.

[5] Le livre se divise en trois parties et conclusion. Une très utile notice bibliographique à la fin de l’ouvrage vient rappeler les titres de l’œuvre de Pierre Manent, notamment en ce qui concerne sa production en langue anglaise ainsi que ses traductions.

[6] Panagiotis Christias, « L’Homme moderne au marché du Monde. Pierre Manent critique du libéralisme ? », dansGiulio De Ligio,  Jean-Vincent Holeindre et Daniel J. Mahoney (dirs.), La politique et l’âme : Autour de Pierre Manent, Paris, CNRS Editions, 2014, p. 453.

[7] Pierre Manent, La Raison des nations, Paris, Gallimard, Collection « L’esprit de la cité », 2006. 112 p.

[8] Jean Claude Casanova « Heurs et malheurs du parti européen », dans Giulio De Ligio, Jean-Vincent Holeindre et Daniel J. Mahoney (dirs.), La politique et l’âme : Autour de Pierre Manent, Paris, CNRS Editions, 2014, p. 473-499.  ; voir aussi l’entretiende Pierre Manent avec Alexander Kazam. (http://www.contrepoints.org/2012/08/30/95636-pierre-manent-par-dessein-et-par-choix)

[9] Le terme n’est pas entendu dans son acception démonétisée qui en fait l’avant-chambre du fascisme rampant.

[10] Pierre Manent, Les Métamorphoses de la cité, Paris, Flammarion, 2010.

[11] Jean-Vincent Holeindre, « Quelle science politique ? », dans Giulio De Ligio, Jean-Vincent Holeindre et Daniel J. Mahoney (dirs.), La politique et l’âme : Autour de Pierre Manent, Paris, CNRS Editions, 2014, p. 48-49.

[12] On notera au passage que Pierre Manent, s’il n’en fait pas étalage dans ses textes, accorde une grande importance à l’actualité politique dont il est un fin connaisseur.

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