L’extrême droite n’est pas l’extrême de la droite

13.09.2011Une femme politique prend la parole

Il fallait qu’une femme politique prenne la parole contre Marine Le Pen. C’est chose faite avec le bref mais très pertinent ouvrage de Nathalie Kosciusko-Morizet, intitulé le Front antinational. L’idée force de l’essai est que les structures profondes et les réseaux du Front national n’ont pas changé. D’où la nécessité de faire le point sur un cas particulier du paysage politique français, de redonner toute leur portée au message et au programme de ce parti qui ne doit en aucun cas être confondu avec la droite parlementaire.

FN, le grand retour

Aux cantonales de 2010, le FN a fait un retour en force. Ayant des candidats dans 1440 cantons, il a fait une moyenne de 15% des suffrages sur tout le territoire. Au final, deux conseillers régionaux ont été élus. La leçon de ces élections tient en deux messages. D’abord, le FN est de retour du la scène politique, même si l’abstention n’y est pas pour rien. Ce retour coïncide et s’explique en partie par la montée en puissance de Marine Le Pen au sein du parti, avant même son élection à sa tête.

Marine, l’héritière

La presse s’est beaucoup intéressée à Marine Le Pen dès l’été 2010, lui offrant une tribune propice à son installation dans le paysage politique. Evitant les excès et les provocations de son père, elle a réussi à se faire connaître et admettre. « Bon client » des médias par sa forte personnalité  et le « feuilleton dynastique » de la famille, elle a aiguisé la curiosité. Politiquement, l’arrivée à la tête du Front national de Marine Le Pen a été perçue par de nombreux observateurs comme un changement qui sortirait peut-être le FN de l’extrême droite et de ses thèses infréquentables. Enfin, Marine Le Pen est une femme. Comme  « Ségolène » en 2007, « Marine » joue sur la corde de la proximité, le terrain de la compassion, de la famille et de l’affect. N’a-t-elle pas souhaité que tous les candidats FN fassent campagne sur son prénom avec le slogan de « la vague bleu marine » ?

Pour autant, il ne faut pas oublier que Marine Le Pen est l’héritière idéologique de son père, de l’histoire de l’extrême droite française, de ses thèses et de ses ambitions. Les grands thèmes du FN sont connus. Depuis près de 40 ans, ce sont l’immigration, la préférence nationale et l’opposition des Français à leurs élites.  En regardant de plus près ce qui lui tient lieu aujourd’hui de projet politique et de stratégie pour la France, le vernis craque.

Permanences frontistes.

Le FN a été fondé le 5 octobre 1972.  Il rassemblait alors toutes les composantes de l’extrême droite, avec un partenaire dominant, Ordre nouveau, un groupe nationaliste et raciste qui appelle Jean-Marie Le Pen à la tête du nouveau Parti. Ce dernier, orateur réputé et député poujadiste va écarter Ordre nouveau et rassembler autour de lui tous les groupuscules extrémistes, néonazis compris. Le FN a toujours été un rassemblement hétéroclite, même lors de ses premiers succès électoraux de 1983-1984.

On y voyait ainsi coexister des groupuscules d’intégristes, avec un courant néopaïen qui défendait l’existence d’une ethnie française et européenne et prônait une forme de ségrégation culturelle. C’est avec cette idéologie sommaire que le parti va essayer d’attirer des militants et élus des partis républicains, sans grand succès. Sans doute à cause de la culture de violence qui demeure dans l’ADN du parti. Faut il rappeler que jusqu’au milieu des années 1990, le FN a admis en son sein des skinheads, responsables le 1er mai 1995, de la noyade dans la Seine, d’un jeune Marocain, en marge du défilé du parti ?

Or malgré les apparences, le FN n’a pas changé. Les cadres actuels, anciens militants des années 1970, forment aujourd’hui l’ossature du parti. Ils refusent le multiculturalisme et tentent de  fonder biologiquement la nationalité française, ils rejettent la mondialisation et le capitalisme.

Extrême-droite ou tournant populiste ?

Le tour de force du FN est d’avoir su adapter au présent son idéologie d’extrême droite, avec un discours rendu audible.

C’est la thèse centrale de Nathalie Koscisusko-Morizet que l’on retrouve également sous la plume de Caroline Fourest et Fiammetta Venner[1]. Sans doute mériterait-elle d’être nuancée : abandon de l’antisémitisme chez Marine Le Pen ; exclusion des groupes les plus radicaux, y compris d’anciens proches de Jean-Marie Le Pen, qui vouent à la fille une haine à la fois personnelle et idéologique ; rupture avec le discours anti-étatiste et défense de l’Etat- providence ; autant d’éléments qui rapprochent le Front national nouvelle manière des autres formations populistes européennes et ne correspondent pas aux marqueursclassiques de l’extrême-droite française. Pour autant, si le FN s’est modernisé, il n’est nullement devenu modéré, et c’est là l’essentiel : car son ressort profond, qui le distingue radicalement de la droite de gouvernement, est aujourd’hui comme hier, un nationalisme d’exclusion (de l’immigré comme de l’Europe)

Front républicain contre Front national ?

Pour répondre à ce défi, l’auteur prend ses distances avec l’expression de « front républicain » qui s’expose au piège tendu par le FN, dénonçant « le système » à toute occasion. Le Front républicain est un moment précis de l’histoire de la République, qui fait référence à l’alliance en 1956 entre la gauche et le centre contre l’extrême droite d’alors, conduite par Pierre Poujade. Aujourd’hui, s’il y a Front républicain, ce doit être un acte civique et non une alliance de partis. Il s’agit d’écarter les extrêmes parce que le pacte républicain est le résultat d’un long travail à poursuivre et que les extrêmes le menacent en jouant sur une conception erronée de la Nation opposée à la République.

Le mérite de l’essai de Nathalie Kosciusko-Morizet est de distinguer précisément la Droite et le Front national. Une cloison étanche sépare les deux, idéologiquement et politiquement.

Contre les amalgames et le repli prôné par un parti qui, de fait, s’avère « antinational », on ne rappellera jamais trop les valeurs socle de liberté, d’égalité et de fraternité qui fondent la République.

Aymeric Bourdin

Crédit photo : Flickr, PhOtOnQuAnTiQuE

 


[1][1] Voir dans ce blog la critique du livre de Caroline Foureste et Fiammetta Venner, http://www.trop-libre.fr/le-marche-aux-livres/le-pen-le-populisme-en-heritage

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