Lettre d’une amie britannique à une France qui s’égare

À l’origine, la Une de The Economist

En mars 2012, The Economist jetait une lumière crue sur la campagne présidentielle en titrant « France in denial » (la France dans le déni). A l’origine de cette Une édifiante, Sophie Pedder, chef du bureau parisien de l’hebdomadaire britannique, exhortait alors responsables et électeurs français à sortir de leur torpeur pour affronter les problèmes du pays.  Quatre mois après l’élection de François Hollande, la journaliste récidive en publiant Le déni français. À ses yeux, l’élection d’un nouveau président n’a rien changé: la France persiste à éluder les maux dont elle souffre.

2012 ou l’aveuglement collectif

Notion psychanalytique, le déni est le propre des patients qui refusent d’admettre la réalité. Ils la perçoivent mais vivent comme si elle n’existait pas. Cette étrange pathologie est une maladie par-dessus la maladie : elle empêche la prise de conscience qui seule peut conduire à la guérison.

De toute évidence, le déni a caractérisé les derniers affrontements électoraux.  De la viande halal (à droite), à l’antisarkozisme de principe (à gauche), les débats se sont enlisés dans les polémiques les plus triviales, comme s’il s’agissait d’éviter les enjeux véritables engageant le destin du pays.

Très tôt dans la campagne, l’endettement, le chômage de masse, le déficit de compétitivité dont souffre notre économie ont disparu des écrans. Les électeurs eux-mêmes ont refusé d’en prendre acte, délaissant  François Bayrou, seul candidat à évoquer ces questions –sans, il est vrai, proposer de solution claire -  pour plébisciter les représentants des extrêmes, dont les programmes niaient ostensiblement la situation du pays.

Le déni, particularité française

Dans son ouvrage salutaire, Sophie Pedder nous explique qu’au-delà de la campagne, l’enfouissement des enjeux réels auxquels nous sommes confrontés est un fait structurant de la vie publique française. Or, sans prise de conscience des responsables mais aussi des citoyens, aucun remède ne peut être envisagé pour traiter les grands problèmes qui minent notre modèle socio-économique.

Comme le note l’auteur à juste titre, ces faiblesses  sont bien identifiés. A longueur de rapports officiels et d’articles spécialisés, hauts fonctionnaires et universitaires les ont déjà détaillés et analysés. Davantage, depuis 2008, la crise les a révélés de manière criante.

Quel citoyen informé peut désormais ignorer que nous souffrons d’un endettement insoutenable à moyen terme ? Qui méconnaîtra que notre secteur public est disproportionné, que ses dimensions excèdent largement les services qu’il rend à la population ? Comment fermer les yeux sur les dysfonctionnements de notre marché du travail, divisé entre une majorité de salariés surprotégés et la foule de plus en plus nombreuse des chômeurs et des précaires ?

Un diagnostic imparable

Responsables et citoyens, chacun perçoit ces problèmes et leur exceptionnelle gravité. Chacun s’accorde à constater que notre modèle socio-économique ne fonctionne plus, qu’il est malade de ses dérèglements. Et pourtant, dans un pacte tacite et unanime, au lieu d’affronter ces difficultés,  nous préférons reculer, éviter d’y penser, redoutant les efforts qu’une prise de conscience entraînerait. Etrange pathologie que ce déni français, admirablement diagnostiqué par Sophie Pedder.

Un livre d’amitié

Tout au long de son ouvrage, la journaliste nous exhorte à sortir de cet aveuglement volontaire, avec l’exigence des amis véritables - l’auteur aime la France au point d’y avoir élu domicile et de donner la double nationalité franco-britannique à ses enfants.

Car, de fait, c’est bien d’amitié qu’il s’agit dans le Déni français.

Comme une amie, Sophie Pedder connaît intimement notre pays, ses contradictions, sa culture et les aime pour ce qu’ils sont. Profondément bienveillant, emprunt d’une certaine admiration à l’égard de la France, son propos intègre les particularismes hexagonaux et n’exige pas que nous y renoncions.  Ainsi, l’auteur admet (ce qui n’est pas mince pour une Britannique) que nous avons vocation à conserver un Etat fort et centralisé ainsi qu’un modèle social étendu et puissant, conforme aux principes dégagés au sortir de la dernière guerre par le Conseil national de la Résistance.

Comme une amie, l’auteur nous demande tout simplement d’être fidèles à nous-mêmes, de vivre véritablement en adéquation avec nos idéaux. Elle nous rappelle ainsi à juste titre qu’en recourant systématiquement à l’endettement pour financer notre système social, nous sommes entrain de compromettre l’avenir des générations à futures. Ce faisant, nous piétinons allègrement  les valeurs de solidarité sur lesquels nous avons fondé son modèle.

Comme une amie, l’auteur regrette de voir glisser la France dans une confortable médiocrité qui l’expose chaque jour davantage au déclin et nous demande de nous ressaisir, comme nos partenaires européens ont sur le faire.

Comme une amie, Sophie Pedder sait trouver les mots justes pour nous parler. Cette voix amicale, à nous de savoir l’écouter.

Alexis Benoist.

Crédit photo : Flickr, mainblanche.

Il y a 2 commentaires

  1. silver price

    Sophie Pedder : Malgré une amélioration sur le marché de l’emploi, la Grande-Bretagne a supprimé et annoncé la suppression de 500 000 à 600 000 emplois publics. Il y a donc eu une création nette d’emplois, malgré des coupes dans le secteur public du fait de la flexibilité britannique et, par conséquent, d’une plus grande réactivité.

  2. gold account

    Autrement dit, taxer moins fortement les riches a conduit à augmenter leur contribution aux recettes. Au cours des deux dernières décennies, la plupart des pays européens ont suivi cet exemple, avec des baisses de leurs taux marginaux de l’impôt sur le revenu. Entre 1994 et 2010, le taux moyen de cette tranche supérieure a baissé de 49% à 42% dans les pays membres de l’OCDE. Les dirigeants ont compris qu’un taux d’imposition trop élevé ne fournissait pas davantage de recettes. Aujourd’hui, en Europe, aucun pays ne dispose d’une tranche approchant des 75% de François Hollande. La plus élevée se trouve en Suède: 56,5%. Après avoir laissé la dernière tranche à 50% pendant deux ans, le gouvernement britannique a décidé lui aussi de la baisser à 45%. «Aucun ministre des Finances ne peut justifier un taux d’imposition qui nuit à notre économie et qui ne rapporte presque rien», a affirmé George Osborne, le chancelier de l’Échiquier. À déclarations de revenus constantes, ses services ont estimé que le Trésor britannique n’allait perdre que 100 millions de livres (123 millions d’euros) en recettes du fait de la baisse du taux, un montant qui ne représente que 0,02% des recettes publiques totales.

Qu'en pensez-vous?