L’esprit d’entreprise en Méditerranée: contradiction indépassable ou réalité inexorable ?

Carte_de_la_Mer_Méditerranée,_de_la_Mer_Noire_et_de_l'Océan_Atlantique_nord-est._1524L’esprit d’entreprise en Méditerranée: contradiction indépassable ou réalité inexorable ?

Par @HanaeBezad

Et si l’on revisitait, le temps d’un article, les concepts fondamentaux sur lesquels s’appuie, à la faveur d’exemples contemporains, notre chronique sur l’entrepreneuriat méditerranéen ? Je vous propose de naviguer ensemble en eau profonde afin de décortiquer, sans prétention, les mentalités qui modèlent les sociétés méditerranéennes et ainsi mieux comprendre la place qu’elles donnent à la création d’entreprise.

Quelles sont les images que l’on associe aux cultures méditerranéennes ? La dolce vita italienne, le régime crétois, la fiesta et la siesta espagnoles, les veillées égyptiennes, les immenses tablées familiales à l’occasion des fêtes religieuses, de Gibraltar à la Mer Egée. Des traditions pluriséculaires, de gastronomie, de musique, de danse. Une dilatation du temps et une sensualité assumées. Voilà pour le kaléidoscope des topos méditerranéens qui reflètent un mode de vie que l’on a du mal à voir comme étant propice aux innovations entrepreneuriales synonymes de performance économique.

La question que l’on pose est la suivante: la culture méditerranéenne, dont on va tenter d’identifier quelques caractéristiques saillantes, est-elle favorable à l’entrepreneuriat? Le monde méditerranéen serait-il effectivement si peu enclin à l’esprit d’entreprise au sens d’une économie libérale de marché ? Quelle légitimité culturelle et sociale est associée à la fonction entrepreneuriale dans les pays qui bordent la Méditerranée?

L’esprit méditerranéen : quésaco ?

L’Ecole des Annales, autour de Fernand Braudel (1902-1985), qui a découvert la Méditerranée après avoir été nommé professeur d’histoire au lycée de Constantine en 1923, a fait émerger l’idée d’une communauté de culture et de civilisation autour de la Méditerranée. Fruit de brassages liés à des échanges commerciaux depuis les civilisations grecques et phéniciennes, à des migrations de population pacifiques ou non, des divers mouvements de colonisations, d’invasions, de mises sous tutelle, les cultures méditerranéennes tirent les mêmes influences des mêmes phénomènes. Elles partagent, selon Michel Marchesney, une vision non faustienne de la vie, voire une « vision théosophique » selon les termes de Luc Ferry, c’est-à-dire conforme à une interprétation fataliste du Livre. A mille lieues de l’audace que l’on présuppose inhérente à la démarche entrepreneuriale !

Le rôle de la genos, c’est-à-dire de la famille élargie, y est fondamental, par opposition à la famille nucléaire des pays nordiques et occidentaux suivant les travaux de l’historien Emmanuel Todd.  Cette spécificité génère le caractère souvent « familial » voire clientéliste du fonctionnement des entreprises dans les pays méditerranéens.

Les cultures méditerranéennes accordent historiquement une faible légitimité à l’activité industrielle. A contrario, les activités de négoce, dans le souk ou le bazar, prévalent et sont valorisées dans cette économie d’échange. Michel Marchesney parle du « syndrome méditerranéen du surpoids des activités de négoce ». Surpoids n’est pas insuccès : certaines communautés réputées très entreprenantes, comme les Djerbiens, les Mozabites, les Soussis ou certaines communautés turques prospèrent en Europe dans le petit commerce alimentaire.

Finalement, qu’est-ce que l’esprit d’entreprise ?

Il tient assurément à un certain degré d’aptitude à concevoir et à soutenir certaines activités, à l’acceptation et l’intégration de la séquence risque-incertitude-profits qui fait suite à l’investissement d’un capital. L’expression « d’esprit d’entreprise » sous-tend souvent l’idée d’un projet au caractère innovant.

En effet, comme le note Shapero, l’entrepreneur est un « déviant », en quasi-rupture, plus ou moins flagrante ou dramatique, avec son entourage social : c’est ce que l’on peut appeler l’ »effet Prométhée » de l’évènement entrepreneurial. L’entrepreneur est ce personnage « qui navigue entre une vision héroïque (Le Cid) et familiale (Le père Goriot) finit par ressemble à Godot !

Pourtant, nous n’attendons plus ces Godots. Ils existent, leurs initiatives sont pléthoriques, des plus informelles aux plus médiatiques.

Doit-on manier le paradoxe pour répondre aux questions que l’on a soulevées plus haut ? On choisira plutôt la preuve par l’exemple, une méthode empirique pour prendre la mesure du phénomène: des interviews d’acteurs de terrain sont prévues dès les prochains articles, à commencer par celle de Chiara Condi, fondatrice d’HERA France, association qui aide toutes les femmes victimes de violence, exploitation et trafic à accéder à un programme d’enseignement de l’entrepreneuriat.

Crédit photo : Verrazano, Hieronymus (1524) – BNF

Bibliographie

-        Marchesney Michel et al., « Y’a-t-il un entrepreneuriat méditerranéen », Revue française de gestion, 2006/7 n°166, pp. 101-118

-        Shapero A., « The displaced, uncomfortable entrepreneur », Psychology Today, 1975

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