Les rebelles numériques.

« Théoriciens, chercheurs, entrepreneurs, inventeurs, bricoleurs de génie, rêveurs, voleurs, mutants ou activistes : chacun à sa façon œuvre à transformer notre quotidien et à imaginer ce que sera demain ». Daniel Ichbiah et Jean-Martial Lefranc esquissent, à travers les portraits de 17 personnalités célèbres, la figure du nouveau hacker militant, chantre de la transparence : « barons autoproclamés de grands souks virtuels livrés à la loi du plus fort » (… ) « Ils sont une vingtaine environ…Atypiques, frondeurs, à la marge. Certains, à l’image du très controversé Ray Kurzweil, jouent le rôle de gourou pour des sociétés comme Google, si puissantes qu’elles écrivent malgré nous une partie de l’avenir ».La Silicon Valley ne se résume pas à ses géants : son succès repose aussi sur quelques âmes, des esprits d’où vont jaillir des machines. Les hommes et les femmes emblématiques de cet écosystème révèlent des traits de caractère commun : iconoclastes, marginaux, influenceurs des pensées et des actions du grand public, ces visionnaires nous annoncent tantôt des lendemains qui chantent, ou l’avènement d’une nouvelle dictature cybernétique. « Les inventeurs des premiers ordinateurs étaient loin d’imaginer qu’un tel outil puisse un jour s’immiscer dans les territoires les plus divers de notre existence : information, divertissement, éducation, financement, santé, système politique… ». 

 

Les bâtisseurs du futur : Elon Musk. 

 

« Elon Musk réussit à faire le succès d’un nouveau constructeur automobile alors qu’aucun nouveau fabricant n’a émergé aux Etats-Unis depuis près d’un siècle ». Elon Musk fait aussi figure de Steve Jobs réincarné. Avec Tesla Motors, il commence à révolutionner le monde de l’automobile, semant le doute chez les industriels les plus établis : General Motors, Ford ou Mercedes. Avec son projet Space X, il vole le feu sacré de la conquête spatial jusqu’alors confisqué par les géants Boeing ou Lockheed, jusqu’à devenir partenaire de la Nasa. Elon Musk cherche à créer un environnement alternatif à la voiture à essence et grâce à ses méthodes de vente uniques, Tesla parvient à des marges exceptionnelles sur ses véhicules. Pas d’intermédiaire, pas d’investissements publicitaires : la demande est si forte que Tesla n’a jamais acheté le moindre spot publicitaire.

 

Les insoumis : Jeff Bezos.

 

« Traversé par des traits de génie à ses heures, survolté, insatiable, toujours sur le qui-vive, il peut être un partenaire exemplaire un jour, puis secouer sans ménagement son allié d’hier s’il estime que le statu quo se doit d’être ébranlé ».Jeff Bezos n’est pas facile à cerner ou à définir. Une chose est sûre : le changement ne semble pas l’effrayer et rien n’est jamais définitif dans ses plans. La patron d’Amazon renvoi bien souvent le sentiment d’être mal aimé : fin 2012, il organise une rencontre avec ses cadres, déplorant l’image si négative d’Amazon dans les médias, comparativement à d’autres sociétés telles que Apple. Jeff Bezos est également un opportuniste : en juillet 2014, alors que Google se targuait de tenir le monde en haleine avec son projet de Google Glass, Bezos s’est permis, ni plus ni moins, de débaucher le chef de projet de ces lunettes, Babak Parviz, une façon de rappeler qu’il faudra compter avec lui. Bezos est, en résumé un des plus grands managers, avec ses qualités et ses défauts : têtu, convaincu de la justesse de sa vision, il sait s’entourer de gens de qualité. C’est aussi un capitaine dénué de sentiments, faisant peu de cas de la vie personnelle et des états d’âmes de ses employés. « Au fond, Bezos dédaigne la superficialité. Et l’on se surprend à apprécier cet aspect de l’entrepreneur, avec un regard en direction des étoiles… »,concluent Daniel Ichbiah et Jean-Martial Lefranc.

 

Les libertariens et immortalistes. 

 

« La première préfiguration grandeur nature d’un univers libertarien est à l’œuvre autour de la communauté du bitcoin. Cette monnaie électronique crée par le mystérieux Satoshi Nakamoto fait le bonheur des mafieux, des survivalistes et des spéculateurs de tous poils. C’est la première monnaie qui échappe totalement au contrôle des Etats ». Le pape non élu de l’immortalisme est Ray Kurzweil, désormais un des hauts dirigeants de Google. Sa foi en la technologie est sans limite, annonçant jusqu’à la fusion de l’homme et de la machine, et les auteurs de rappeler que les démiurges de la Silicon Valley adorent l’évangile de Ray Kurzweil : comment ne pas avoir envie de devenir immortel ? Ray Kurzweil prévoit que d’ici 2050 un véritable marché permettra d’exploiter le filon des traitements au service de l’éternité et de la mémoire.

 

Les rêveurs et les optimistes : Xavier Niel, Jaron Lanier. 

 

« Internet est aussi un facteur extraordinaire d’épanouissement pour ceux qui savent saisir la balle au bond. Car le réseau nous affranchit des contraintes liées à une position sociale, géographie des contraintes liées à une position sociale, géographique ou autre ». Pour Daniel Ichbiah et Jean-Martial Lefranc, internet est l’espace où chacun a sa chance. L’édition numérique a permis à de nombreux auteurs rejetés par les maisons d’édition traditionnelles de trouver leur public. L’ère que nous vivons est pleine d’opportunités pour qui veut voir les choses différemment et saisir les occasions qui émergent.

 

Le virage numérique a érigé de nouvelles façons d’estimer la valeur professionnelle d’un individu : avec l’école 42 lancée par Xavier Niel, un programmeur zélé est assuré de trouver un poste grassement rémunéré, dans un délai relativement court. D’autres en revanche se veulent plus réservés : Jaron Lanier nous ouvre les yeux sur une toute autre réalité. « Depuis San Francisco en plein ébullition, il constate la disparition de la classe moyenne et propose une piste pour tenter d’y remédier, – comme un mode par défaut d’utilisation de l’internet qui serait celui de l’anonymat (cf. Internet : qui possède le futur ?) »,affirment les auteurs. Au fond, il va nous falloir dire adieu – et pas toujours de gaieté de cœur) une certaine approche de l’existence, celle qui nous rend nostalgiques lorsque nous voyons des films se situant vers la fin du XIXe siècle, et où les objets se contentaient d’être des objets, inertes et soumis. Ces rebelles d’un nouveau genre transforment notre information, nos divertissements, notre éducation, notre santé et nos systèmes politiques, et « plus les technologies progressent, plus les limites de ce qui serait possible semblent reculer et transcender tout ce que l’on aurait jadis cru impossible ». 

 

Farid Gueham

 

Pour aller plus loin : 

 

-       « Ray Kurzwell : icône de l’Amérique transhumaniste »lesechos.fr

-       « Les modèles économiques de l’édition numérique », openedition.org

-       « Jaron Lanier: l’Internet ruine la classe moyenne », lemonde.fr

Photo by Esteban Lopez on Unsplash

Qu'en pensez-vous?