Les personnes âgées: le nouvel or gris ? (6)

04.10.2013Les personnes âgées : le nouvel or gris ?

Face à l’accroissement du nombre des personnes âgées dépendantes, au manque de personnel encadrant et aux coûts consécutifs, un marché de la gérontechnologie s’est progressivement développé pour encadrer la perte d’autonomie et assister les personnes âgées. Réduire les coûts de personnel, favoriser le maintien des personnes à domicile (le coût de la dépendance y est alors moins élevé qu’en établissement[1]) et pallier le manque de personnel soignant sont les objectifs de la robotique de la dépendance. La Chine et le Japon se sont déjà positionnés sur ce marché prometteur.

Le Japon a été très tôt confronté au problème de la dépendance et possède une avance en matière de robots anthropomorphes, qui ont pour fonction d’assister les personnes âgées. La France, malgré un environnement économique de la robotique à la pointe de la recherche, semble avoir des difficultés à commercialiser à grande échelle les robots destinés aux personnes âgées. Pourtant, selon la Japan Robot Association (JARA), en 2025, la robotique de service représentera 80% du marché global de la robotique, avec en tête la robotique d’assistance. Son chiffre d’affaires est estimé à 5,4 milliards de dollars en 2014, selon l‘International Federation of Robotics (IFR).

Face aux opportunités portées par ce secteur, des acteurs tels que Google, Microsoft, Intel ou encore Toshiba se sont déjà positionnés sur le marché de la robotique au service des personnes âgées dépendantes, et y consacrent une part importante de leur recherche et développement.

Où en est la France sur le marché de la robotique ?

La force de la France réside dans ses laboratoires, tels que le CEA[2], l’INRIA[3], l’INSERM[4] ou encore le CNRS[5], qui portent la création de robots novateurs. Pourtant en ce qui concerne la commercialisation, l’environnement économique français de la robotique à destination des personnes âgées est pour l’instant centré sur les auto-entrepreneurs, les start-up, les PME et certains acteurs clés tels que Aldebaran Robotics[6], Gostai, Adept Technology et Robosoft[7]. La société Aldebaran Robotics – généralement considérée comme le leader mondial de la robotique humanoïde – a notamment conçu les très médiatiques robots « Roméo » et « NAO »[8]. Le robot « Roméo », véritable assistant personnel, se démarque dans ce marché très compétitif et a même été vendu aux universités de Tokyo, Harvard et Sandford[9]. Pour ce projet d’une valeur de 10 millions d’euros, le financement de la Région Ile-de-France, de la ville de Paris et de la Direction Générale de la Compétitivité, de l’industrie et des services a été nécessaire. En effet Aldebaran Robotics fait face à de nombreuses pertes économiques et les ventes de robots humanoïdes ne sont destinées pour l’instant qu’à des universités comme celle de Limoges[10].

Ainsi, l’environnement économique français de la robotique est davantage tourné vers l’innovation technologique que vers la commercialisation sur les marchés, ce qui constitue une perte d’opportunités économiques pour les PME et entreprises françaises. La robotique de la dépendance demande des efforts financiers importants pour investir dans l’innovation et la recherche, dont les résultats ne sont pas perceptibles à court-terme. A l’image du gouvernement chinois, qui a classé la recherche sur le robot comme « grand projet national » dès 2007, la France pourrait engager une politique publique de la gérontechnologie. Rappelons que la Chine est le pays qui compte la population âgée la plus nombreuse du monde[11]. Le Japon est le premier pays au monde à avoir sérieusement considéré le problème de la prise en charge de la dépendance. En ce sens, le ministère japonais de l’Economie et du Commerce International[12] (METI) a lancé un projet national dès 1998 : « the Humanoid Robotics Project (HRP) », puis un projet « Robot Challenge in the 21st Century » en janvier 2001, avant de prendre la décision de donner la priorité aux recherches en robotique en lien avec le vieillissement[13]. Pourtant, la Japan Robotic Association[14] a affirmé que la robotique de service représenterait 80 % du marché global de la robotique en 2025, avec en tête la robotique d’assistance pour un marché estimé à 35 milliards de dollars[15]. Un Japonais sur cinq a aujourd’hui plus de 65 ans et ils seront plus d’un sur trois dans 25 ans. D’ici 2015, près de 6 millions de Japonais auront besoin d’une assistance pour accomplir les actes de la vie courante. De plus, selon l’International Federation of Robotics (IFR),  2,2 millions de robots de services à usage personnel ont été commercialisés et 14,4 millions devraient l’être sur la période 2011-2014, ce qui représente un marché de 5,4 milliards de dollars. Ainsi, le Japon et la Corée du Sud s’affirment comme les leaders du marché de la robotique au service de la dépendance. Il semble donc inévitable que la France, à l’instar des pays asiatiques, devrait encourager la recherche de solutions innovantes à la dépendance en investissant dans la gérontechnologie.

Que pourrait faire la France pour saisir ce marché ?

Si le Japon et les Etats-Unis sont aujourd’hui les plus gros investisseurs dans ce domaine, le marché de la robotique de la dépendance est toujours accessible à la France, à condition que ses entreprises s’en donnent les moyens. La France pourrait bâtir son avantage sur les prix, qui sont encore prohibitifs au Japon. Le problème du développement de la robotique ne se situe donc pas dans la conception de robots performants, dans laquelle la France a déjà fait ses preuves, mais dans leur commercialisation et leur production industrielle à grande échelle.

Pour dessiner une réelle stratégie industrielle nationale de la robotique « grise », ne faudrait-il pas faire appel à de grands groupes industriels, tels que Thales ? Ainsi, la robotique au service de la dépendance pourrait être soutenue par les pouvoirs publics via le rapport Gallois[16], idée qui a été également soutenue par le Grand Emprunt[17].

Une coopération européenne de la robotique ?

Une autre solution pourrait se constituer à l’échelle européenne, afin de développer efficacement et de manière moins onéreuse la recherche et la commercialisation des gérontechnologies. La Commission européenne finance ainsi le projet « RobotCub », qui a pour objectif principal d’étudier l’aspect cognitif d’un robot humanoïde « ICub », qui a la taille d’un enfant de 3 ans. Le projet « CompanionAble »[18] est un robot destiné aux personnes âgées souffrant de troubles cognitifs et a été pensé pour le maintien à domicile : grâce à des logiciels, la personne âgée pourra entraîner ses capacités intellectuelles et sa mémoire de manière régulière pour une thérapie plus efficace. Le travail mémoriel du robot est complémentaire de celui des psychologues et des thérapeutes, et permet une baisse notable des coûts. Le robot« CompanionAble » a donc été conçu pour favoriser le maintien des personnes âgées à domicile en réalisant le concept de « smart home ». Ce projet résulte de la coordination de différents pays industriels européens (Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, France, Grande-Bretagne, Pays-Bas) et a été pensé par un grand nombre de médecins. Cependant, l’absence de vision commune et de définition des personnes dépendantes peut être une limite à cette coopération transnationale. Ainsi, la définition médicale de la personne dépendante en perte d’autonomie (ou le Mild Cognitive Impairment (MCI)) n’a en effet pas trouvé de consensus.

La coopération de différentes entreprises et pays semble être une solution pour investir de manière efficace et rentable dans des projets de robotique de grande ampleur. Le réseau Cap Digital, dont fait partie Aldebaran Robotics, regroupe ainsi plus de 600 adhérents, qu’il s’agisse de PME, d’universités, de grandes écoles ou encore de laboratoires de recherche. Ce réseau soutient notamment la R&D et l’innovation collaborative, pour fédérer les petites et moyennes entreprises ainsi que les autres acteurs engagés dans la robotique[19].

Claire Robert

Stagiaire à la Fondation pour l’innovation politique

Étudiante au collège de l’Europe

Crédit photo : Flikr ::: M @ X :::



[1] En 2009, le coût de la dépendance s’élevait en moyenne à 1 800 € par mois à domicile et à 2 300 € en établissement selon le Ministère de l’économie et des finances.

[2] Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA).

[3] Institut national de recherche en informatique et en automatique.

[4] Institut national de la santé et de la recherche médicale.

[5] Centre National de la recherche scientifique.

[6] Aldebaran Robotics a été créé en 2005 et a racheté la start-up française Gostai (société experte dans le domaine des logiciels appliqués).

[7] Robosoft a été créé en 1985 comme une start-up de l’INIRIA  et a notamment développé Kompaï.

[8] « NAO » n’a pas encore été commercialisé auprès du grand public, mais 2 600 exemplaires ont été achetés par des universités et laboratoires. Il est donc actuellement utilisé pour la recherche et l’enseignement. Il s’agit d’un robot aidant au maintien de l’autonomie notamment pour les malades atteints d’Alzheimer.

[9] Pour 12 000 euros.

[10] « Le Limousin reste bien la région la plus âgée de France avec une proportion de 30 % de personnes ayant 60 ans et plus (recensement 2009) » 10/12/2012  France 3.

[12] Ministry of Economy, Trade and Industry.

[13] Direction de la prospective et du dialogue public du Grand Lyon, La robotique d’assistance : un véritable secteur d’avenir ?, février 2011.

[14] « The Japan Robotic Association » a été créée en mars 1971 dans le but de développer l’industrie manufacturière des robots.

[15] CNR Santé, Tendances pour la robotique d’assistance, 4 novembre 2011.

[16] Louis GALLOIS, Pacte pour la compétitivité de l’industrie française, 5 novembre 2012.

[17] Grand Emprunt national 2010.

[18] Gérontechnologie.net, CompanionAble : un grand projet européen, 11 décembre 2009.

[19] Direction de la prospective et du dialogue public du Grand Lyon, La robotique d’assistance : un véritable secteur d’avenir ?, février 2011.

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