Les nouvelles frontières

Coin Operated BinocularsLes nouvelles frontières

Anne-Laure Amilhat-Szary, Qu’est-ce qu’une frontière aujourd’hui ?, Paris, PUF, 14€.

Par Jean Senié

Le Figaro a récemment mis en évidence un document de travail de la commission européenne qui viserait, entre autres, à instaurer des quotas de migrants. Cette mesure vise à soulager la Grèce, l’Italie et l’Espagne qui font aujourd’hui face à des flux qui les Etats ne parviennent plus à contrôler[1]. Cette réaction face à des flux jugés incontrôlés met en évidence la difficulté pour l’Union Européenne de trouver (sécuriser ? marquer ?) ses frontières et d’assurer les fonctions et de limite et d’interface, alors que celles-ci restent encore des prérogatives nationales[2].

Cet exemple illustre la difficulté qu’il y a à penser les frontières dans le cadre inédit de la mondialisation. C’est justement le mérite du dernier livre de la géographe Anne-Laure Amilhat Szary d’expliquer les recompositions que connaissent aujourd’hui les frontières. Or, cet effort de compréhension s’avère indispensable tant les frontières sont des éléments décisifs dans le processus de formation identitaire d’un individu[3]. La frontière est partie intégrante de l’homme, ce qu’une vision trop iréniste ou trop naïve de la mondialisation tend à oblitérer

Une approche renouvelée de la frontière

L’intérêt de ce livre clair et didactique est de montrer le renouvellement qu’ont connu les études sur les frontières. Elles ne sont plus à appréhender uniquement dans une perspective géopolitique classique, que l’auteur ne manque pas de rappeler de manière pertinente[4], mais elles nécessitent de faire appel à diverses sciences sociales comme la sociologie, l’anthropologie, voire même la littérature, outre l’indispensable géographie qui doit justement permettre d’articuler à différentes échelles les apports de ces sciences sociales.

L’auteur rappelle en conclusion que « la figure de la liminalité est centrale dans la pensée théorique critique et postmoderne anglophone » et que « l’intérêt renouvelé pour les frontières est aussi le signe de la diffusion de ces façons de questionner l’humain »[5]. De manière assez attendue, mais avec justesse, il s’agit de remettre en lumière cette évidence que la frontière est un fait social total que d’aucuns ont voulu faire passer par pertes et profits mais qui persistent en se modifiant.

Le changement de la frontière

C’est le grand mérite de ce livre que de nous permettre de saisir les mutations qui affectent les frontières. Pour résumer une des idées de l’ouvrage, les frontières, si elles ne cessent de s’ouvrir avec la mondialisation, n’en continuent pas moins de se fermer[6]. Si certains on pu croire qu’avec la chute du mur de Berlin les frontières allaient disparaître, la réalité leur a donné tort puisqu’ont été construits 25 murs depuis le 11 septembre. Mais le mur n’est pas le seul marqueur visuel définissant un nouveau paysage de notre modernité. A cet égard, l’analyse de la frontière réticulaire retient l’attention du lecteur. Anne-Laure Amilhat Szary montre que les frontières ne constituent plus forcément des séparations linéaires mais qu’elles sont aussi « un nuage de points dont les liens tissés entre eux font réseaux »[7]. L’analyse de la construction d’une annexe du Tribunal de Grande Instance de Bobigny à proximité de Roissy révèle un de ce point nodal du contrôle frontalier[8]. Plus généralement, l’expérience de la circulation aérienne est un bon exemple des recompositions de la frontière.

Cela a pour conséquence d’individualiser la frontière. Désormais chacun, en fonction de son parcours, vit le passage de la frontière de manière différenciée. Pour le dire autrement il y a des pratiques différenciées de la frontière qui révèlent des rapports de forces entre acteurs, lesquels ne sont pas seulement institutionnels mais aussi privés[9]. Du coup, le géographe dans une dynamique critique qui ne peut manquer d’interroger pose la question de l’inégalité que le rapport à la frontière instaure et symbolise entre les individus. La frontière n’est plus uniquement le fait souverain d’un Etat-nation, même si elle le demeure encore en partie, mais elle tend à se recomposer dans cette dynamique perpétuelle d’ouverture et de fermeture que le géographe a identifiée.

L’homme-frontière

Sans aller jusqu’à dire qu’adviennent ainsi les nouvelles frontières de l’homme, il est certain qu’un nouveau rapport au monde s’établit suite aux modifications que connaissent les frontières[10]. Comme le dit l’auteur : « paradoxalement conçue comme enveloppe protectrice, la frontière devient le lieu où l’individu est abandonné seul face aux forces de la mondialisation qui le traversent avec violence. Il s’agit bien sût des migrants et de ceux d’entre eux que l’on déshumanise en les qualifiant depuis une dizaine d’années d’illégaux […] mais aussi de tout un chacun dont le corps, voire l’identité tout entière, est soumise à des processus de décomposition/recomposition assistés par des technologies invasives de toute notre vie quotidienne »[11].

Le livre offre notamment tout un développement sur les nouvelles technologies de surveillance et sur l’économie sécuritaire qui en découle. On aurait aimé que l’auteur mette davantage en avant, dans la partie consacrée à la frontière comme ressource, les réalisations positives de certains espaces frontaliers ou de réalisations frontalières. Mais, on ne peut manquer d’être sensible aux inégalités que la mondialisation fait émerger et dont les frontières sont le catalyseur[12]. D’autant que si l’on peut diverger sur la réponse à apporter à certaines situations sociales, l’analyse de l’auteur révèle un point fondamental, à savoir qu’il est illusoire et dangereux d’opposer un « dedans protecteur » à un « dehors potentiellement dangereux »[13]. Ainsi, même si le lecteur peut ne pas partager toutes les analyses, il ne peut manquer de souscrire à l’importance que revêt sur le plan civique une meilleure compréhension de ce qu’est la frontière aujourd’hui. Sur ce plan-là, il s’agit d’une lecture qu’on ne saurait trop recommander.

[1] http://www.lefigaro.fr/international/2015/05/10/01003-20150510ARTFIG00017-migrants-juncker-veut-imposer-des-quotas.php

[2] AMILHAT SZARY Anne-Laure, Qu’est-ce qu’une frontière aujourd’hui ?, Paris, PUF, 2015, p. 96.

[3] Ibid., p. 18 et 58.

[4] Ibid., p. 15-21.

[5] Ibid., p. 147.

[6] Ibid., p. «  le paradoxe est plus fondamental : on peut promouvoir certains flux et permettre leur intensification tout en en réduisant d’autres et ce, de façon de plus en plus fine grâce à l’utilisation de technologies reliant des bases de données pour calculer les risques aux frontières ».

[7] Ibid., p. 54.

[8] Ibid., p. 90.

[9] Ibid. P. 110.

[10] Il n’est pas sans intérêt de mettre en relation ce nouveau rapport à la frontière avec le travail de Michel Lussault sur L’Avènement du Monde. Voir LUSSAULT Michel, L’Avènement du Monde Essai sur l’habitation humaine de la terre, Paris, Seuil, 2013.

[11] AMILHAT SZARY Anne-Laure, Qu’est-ce qu’une frontière aujourd’hui ?, Paris, PUF, 2015, p. 150. Voir aussi http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2015/04/01/le-tournant-global-de-la-geographie_4607285_3232.html

[12] Voir notamment l’analyse de l’ « expérience artistique de la frontière », Ibid., p. 143.

[13] Ibid.

Crédits photo : alpegor / Fotolia

Qu'en pensez-vous?