Les fins d’internet

« Créé comme un espace de liberté, Internet est devenu le plus vaste panoptique du Monde et la liberté d’expression est soumise à un contrôle et à une surveillance d’une ampleur inédite. Les nobles présupposés de l’intelligence collective sont ébranlés par leur exploitation croissante. Une poignée d’entreprises se partagent la majeure partie des pratiques numériques. Même la robustesse d’internet est affectée : les failles se multiplient et un grand nombre d’entreprises, gouvernements et individus sont exposés à des attaques informatiques ». Dans son ouvrageBoris Beaude, chercheur à l’école polytechnique de Lausanne, s’intéresse à internet, non pas pour livrer un énième constat de l’ultra-surveillance en ligne, mais plutôt pour nous alerter sur la fragilité du réseau mondial. La fin d’internet serait-elle plus proche que l’on ne pourrait le penser ? Internet doit aujourd’hui faire face à de nouveaux défis, et à des revendications parfois contradictoires, privées et publiques, individuelles et collectives.

Partager l’espace, partager l’internet. 

 

Non, Internet ne va pas de soi.  S’il se veut un espace unique et commun, au-delà des Etats et des gouvernements, il reste ancré dans une mosaïque de territoires, organisés selon des contrats sociaux différents, contradictoires, voire conflictuels. « C’est pourquoi l’augmentation de la qualité des connexions, au lieu d’abolir l’espace, rend plus évidente la disjonction entre Internet et la pluralité des espaces territoriaux qui organisent le Monde ». Car internet s’inscrit dans la spatialité complexe des états et des règlementations. Les principes mêmes d’autorégulation et de libre circulation de l’information, aux origines du réseau, sont aujourd’hui remis en cause. Les états, les entreprises et les individus revendiquent leur souveraineté« Plus généralement, nous assistons à l’opposition entre une société-Monde naissante qui aspire à une mondialisation de la politique et des sociétés organisées autour de territoires, et dont la divergence des valeurs encourage une partition d’internet. La liberté d’expression, l’intelligence collective, la gratuite, l’ouverture, la décentralisation et la neutralité du net, qui ont longtemps caractérisé Internet sont autant de provocations et de défis pour des organisations politiques qui ne se reconnaissent pas dans ces principes ». 

 

De l’intelligence collective à la capacité distribuée. 

 

« Croire aux potentiels des individus, c’est précisément ne pas croire à celui d’un seul, c’est accepter la faillibilité individuelle, tout en reconnaissant la puissance d’appréciation qui réside en chacun ». Internet s’est rapidement imposé comme un vecteur de l’intelligence collective. De « l’alchimie des multitudes » à la« sagesse des foules », le réseau renouvelle les modalités pratiques de la coordination ou de la coproduction de l’intelligence. Mais en l’espace de deux décennies, il semblerait que ce potentiel rencontre déjà un certain nombre de limites, du même ordre que celles qui affectent le processus démocratique. « La participation doit être forte, les expressions doivent être indépendantes et l’agrégation doit être transparente ». 

 

De quoi la gratuité est-elle le prix sur Internet ? 

 

Lorsqu’il s’agit d’Internet, la gratuité est ambivalente, puisqu’elle porte à la fois une certaine liberté, mais également une dose de privation. Boris Beaude rappelle avec justesse que « lorsqu’il est question de gratuité, il importe toujours de se demander qui paie et pourquoi ». Et l’omniprésence de la gratuité sur internet recouvre des réalités radicalement différentes. Cependant, les pratiques numériques exigent des infrastructures de plus en plus imposantes, avec des coûts de fonctionnement croissants. C’est le cas de Wikipédia, véritable symbole de la gratuité et de l’ouverture, qui a choisi de s’adosser à la « Wikimédia Foundation », totalement tributaire des dons privés sans lesquels elle ne pourrait pas fonctionner. Pour le psychologue Dan Ariely, nous payons trop cher lorsque nous ne payons rien. Et pour l’économiste Friedman, il n’y pas de « repas gratuit », mais toujours une personne qui paie, d’une façon ou d’une autre. « Comprendre le prix de la gratuité exige en cela de ne pas perdre de vue le produit. Or, le point commun entre Facebook, Google, Youtube, Wikipédia et Twitter, parmi les sites les plus visités au Monde, est précisément que ces derniers ne sont que des plateformes de médiations dont le contenu est produit par leur utilisateur ». La gratuité est donc possible contre un échange : celui des données personnelles contre un accès. L’enjeu politique est ici de maintenir le potentiel de gratuité, tout en assurant le respect de la propriété de ceux qui l’exigent. L’Internet Society, (ISOC) qui veille aux aux normes techniques et au développement de l’internet dans un souci de transparence et d’ouverture, a bien saisi cet enjeu, tout comme les Etats, qui sont activement engagés dans la reconquête de leur souveraineté nationale face aux GAFA.

 

De la neutralité du net à la neutralisation d’internet. 

 

La promesse est loin d’être tenue : Internet devait abolir les distances, exalter les libertés, accélérer notreintelligence collective, promouvoir le potentiel de la gratuité, participer de la décentralisation du pouvoir et lutter contre les hégémonies politiques ou économiques. Nous sommes bien loin du compte. « Les frontières sont réintroduites. La liberté d’expression est de plus en plus encadrée. Les capacités restent très inégalement réparties. Le pouvoir est plus centralisé que jamais ». Pour Boris Beaude, cette litanie d’échecs représente autant de signaux de la fin d’Internet, car si Internet à changé l’organisation sociale de l’humanité, cette humanité ne laissera pas Internet inchangé. De nouvelles frontières réglementaires sectorisent le réseau, les résultats de Twitter ou de Google diffèrent en fonction des pays, des ères géographiques. La liberté d’expression est de plus en plus menacée tant l’anonymat en ligne est de plus en plus difficile à garantir. Mais si Internet est sur le point de disparaître, une part de notre humanité risque de disparaître avec lui. « Puissant vecteur d’une mondialisation qui mobilise activement les individus, Internet suggère qu’un nouveau moment est venu pour l’humanité de penser ce changement d’échelle vers son horizon ultime, le Monde. Car Internet est la sphère publique idéale pour mener ce défi ; il en est le lieu privilégié, un lieu fragile qu’il ne faut pas cesser de penser, de construire, de partager, d’alimenter et de préserver ensemble ».

Farid Gueham

Pour aller plus loin :

-       « L’intelligence collective, notre plus grande richesse », Le Monde.fr

-       « Internet congestionné d’ici à 2023 ? Pas si vite », Le Monde.fr

-       Podcast, « La fin de la fin d’internet », France Culture.fr

 

Qu'en pensez-vous?