Les Etats-Unis face à la promesse d’un monde post-américain

Fareed Zakaria, Le Monde post-américain, préface de l’édition française par Hubert Védrine, essai traduit de l’américain par Johan-Frédérik Hel Guedj. Paris, éd. Perrin, coll. Tempus, 2011, 384 pages, 9€.

26.08.2011Alors que la Chine appelle Washington à plus de rigueur économique, la hantise du déclin tenaille les Etats-Unis. Ce n’est pas la première fois : qu’on se souvienne des tristes années 1970, et de la terrible crise de confiance de l’Oncle Sam après l’échec au Vietnam et l’affaire du Watergate…

Comment conjurer le spectre du déclin américain ?

Mais le spectre de la récession plane sur la campagne présidentielle de 2012 aux Etats-Unis. Tout comme la France se débat avec le souvenir de sa grandeur passée, la rue comme les élites états-uniennes craignent que leur pays soit désormais condamné à l’impuissance et à une place subalterne parmi les nations après avoir dominé le monde.

Universitaires, politiciens, éditorialistes sont en quête, sinon de solutions, au moins d’analyses suffisamment fines pour décrire, voire circonscrire ce péril, et définir cette période de transition. Ils proposent généralement deux sortes de conclusion : l’effroi ou l’espoir. Editorialiste à Newsweek International depuis de nombreuses années, Fareed Zakaria a choisi, lui, l’optimisme et préfère, en sept chapitres, rassurer son lectorat qui compte – excusez du peu – jusqu’au président Obama[1], quant l’avenir des Etats-Unis.

« L’ascension des autres »

Sa thèse peut-être résumée par le titre de son premier chapitre : « l’ascension des autres[2] ».

Fareed Zakaria y postule que la montée en puissance d’autres pays, en particulier la Chine et l’Inde, ne signifie pas automatiquement la perte de la primauté américaine dans les débats internationaux, qu’ils soient militaires, économiques ou stratégiques.

L’auteur du Monde post-américain s’inscrit dans le débat classique entre partisans de la puissance coercitive, comme les néoconservateurs, et ceux de la puissance d’influence, soit le soft power cher à Joseph Nye, pour s’attacher surtout à la seconde forme de puissance. Ce faisant, il  emprunte beaucoup de ses concepts à l’ouvrage de Paul Kennedy, The Rise and Fall of the Great Powers (1987), et un peu à McNeil, Spengler et Toynbee… sans leur rendre toujours l’hommage qu’ils méritent.

« Be Bismarck, not Britain »

Fareed Zakaria propose un usage résolu du smart power,  qu’il représente comme une voie ouverte sur le monde, libérale et optimiste pour les Etats-Unis. L’objectif ? Eviter à l’Amérique le destin de l’Empire britannique. Il s’agirait plutôt de s’inspirer du chancelier allemand Bismarck pour faire des Etats-Unis le pivot, l’honnête courtier du monde à l’instar de l’Allemagne qui aurait été celui de l’Europe à la fin du XIXe siècle.

Comme le rappelle Hubert Védrine en préface à l’édition française, « ce rôle, M. James Baker, le secrétaire d’Etat du président Bush père, l’avait d’ailleurs défini dès 1991 : il avait parlé d’un hub-and-spoke system dans lequel chaque pays devrait passer par les Etats-Unis pour toutes ses relations extérieures […] les Etats-Unis disposent encore d’un immense atout pour se faire accepter dans ce rôle : presque partout dans le monde, les pays préfèrent le leadership global de Washington à l’hégémonie plus proche d’un géant régional ».

Pour atteindre ce but, le gouvernement américain doit arbitrer plus systématiquement en faveur de la négociation. En clair, il lui faudrait rompre avec la logique de domination des années Clinton, comme avec l’unilatéralisme des années Bush Jr.

La culture, atout maître des Etats-Unis

Washington peut s’appuyer sur ses immenses atouts culturels. C’est bien simple, pour Zakaria, la modernité occidentale se résume un peu rapidement à « soixante ans d’action des Etats-Unis » !

Sans être aussi définitif, on peut estimer que les Etats-Unis ont tant influencé le monde au XXe siècle que la fin du monopole occidental de la puissance ne signe pas nécessairement l’abandon des codes, des références ou des méthodes américaines.

Ironie du sort ! Fareed Zakaria souligne que les Etats-Unis sont dépassés par leur propre succès. Dans de nombreux domaines, les nouveaux « grands » de la scène internationale savent se montrer plus et mieux américains que les Américains…  L’ère post-américaine serait en définitive trop imprégnée des valeurs de cette grande puissance pour risquer de contraindre les Etats-Unis à des changements fâcheux pour eux.

Essai ou éditorial ?

Malgré toute la sympathie qu’on peut éprouver pour les valeurs, la culture et le rêve américains, il arrive qu’on soit gêné, à la lecture de ce livre, par un certain enfermement de Fareed Zakaria dans un « système de possibles » clos.

En clair, l’auteur ne voit pas d’alternative au système capitaliste mondialisé défendu par les Etats-Unis : on peut juger que ce système est le meilleur pour notre monde, mais ne pas taire pour autant les contestations qu’il suscite, les risques qui le menacent.

Plus encore, Fareed Zakaria cède souvent à une forme d’exceptionnalisme et ne peut s’empêcher de chanter les louanges de son pays d’adoption et de ses politiques, notamment de ses politiques économiques.

Là encore, c’est le manque de nuance qui gênera jusqu’aux plus américanophiles des Français. Fareed Zakaria passe sous silence les périodes de protectionnisme de l’histoire américaine[3], ne sait que faire de la crise financière de 2008[4], et feint d’ignorer les tentations insulaires qui traversent régulièrement le débat politique états-unien.

Sous les considérations générales, un livre très personnel

Indien naturalisé Américain à la fin de ses études, Fareed Zakaria défend ouvertement et avec passion ses deux patries.

Son chapitre sur l’Inde, à son avis le meilleur allié des Etats-Unis pour le monde de demain, fait parfois sourire tant sa subjectivité transparait. De même son dernier chapitre ressemble plus à une lettre d’amour à l’Amérique qu’à la conclusion d’un essai.

Cette franchise séduit et agace à la fois. Si l’on apprécie le style vivant et personnel de l’ouvrage, nourri d’exemples précis et variés, choisis avec intelligence, on regrette les raccourcis dont il use parfois. Mais ne sont-ce pas là les travers habituel du style journalistique ?

Une personnalité originale

Editorialiste renommé à Newsweek International et depuis 2010 au Time Magazine, Zakaria, docteur en sciences politiques, présente une émission, Global Public Square, sur CNN.  Il peut se flatter d’avoir l’oreille et l’entregent des puissants, ainsi que l’expertise nécessaire en géopolitique pour proposer des diagnostics fouillés : une sorte de mariage réussi entre Alain Minc et Bernard Guetta, en somme.

Mais, tout comme celles de Thomas Friedman, éditorialiste au New York Times, ses analyses sentent parfois un peu le renfermé. Les sources de son ouvrage, surtout dans l’analyse politique, viennent presque toutes d’une poignée d’instituts, tous situés à Boston, New York et Washington DC.

Comme le souligne avec acuité The Economist[5] dans sa critique du livre, on aurait pu espérer une plus grande variété dans les références, les exemples… Mais Farred Zakaria atteint son but, s’il s’agissait pour lui de poser, à travers ce livre, une question en forme de paradoxe : les Etats-Unis ont-ils vraiment à craindre un monde post-américain ?

David Vauclair

Crédit photo : Flickr,  Bob Jagendorf


[1] http://artsbeat.blogs.nytimes.com/2008/05/21/what-obama-is-reading/

[2] « The rise of the rest », pp. 39-44.

[3] On sait qu’une partie des démocrates éprouve aujourd’hui une forte tentation protectionniste

[4] En dépit d’une réédition augmentée et actualisée, intitulée The Post-American World 2.0 (2011).

[5] http://www.economist.com/node/11402606?story_id=11402606

Il y a 2 commentaires

  1. Actualité Tunisie

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