Les enjeux de l’agriculture connectée

La Fondation pour l’innovation politique est heureuse d’être partenaire du premier Forum international de l’Agriculture, Planet A. Placée sous le Haut Patronage du Président de la République française, cette initiative a lieu à Châlons-en-Champagne les 27, 28 et 29 juin 2018. À cette occasion, la Fondation publie une série d’articles, d’entretiens et de vidéos sur son blog Trop Libre, sur les défis auxquels fait face l’agriculture mondiale.

L’offre de matériel informatique pour les agriculteurs se diversifie : des drones survolant les champs pour analyser l’état d’un sol, des robots dispersant des pesticides de manière ciblée, des tracteurs réalisant une analyse centimétrique des sols, du matériel d’irrigation de précision, des colliers étudiant la condition physique des animaux d’élevage[1]… Le fonctionnement de ces outils se fonde sur une analyse numérique des données recueillies par différents capteurs (thermique, chimique, d’humidité…). Ces données sont ensuite traitées par les robots eux-mêmes mais elles sont aussi utilisables par d’autres dispositifs. Par exemple, un tracteur va pouvoir analyser la qualité d’un sol pour accomplir sa propre tâche mais les données extraites seront également exploitables pour un système d’irrigation numérique. Un écosystème technologique se superpose à la vie de la ferme, constitué d’objets connectés en « conversation » les uns avec les autres.

Les « ageekulteurs » qui transforment ainsi leur exploitation sont de plus en plus nombreux et la robotique agricole pourrait générer un chiffre d’affaires mondial de 73,9 milliards de dollars en 2024, contre 3 milliards en 2015 [2]. Afin de rationaliser le plus possible les fermes numériques, des entreprises comme la société française SMAG (Smart Agriculture) éditent des logiciels de pilotage d’exploitation (AGREO et ATLAND) pour gérer les différents objets connectés et mettre en relation les données [3]. Par ailleurs, l’État français, dans le cadre de son Plan « Agriculture –Innovation 2025 » lancé le 29 février 2016, a mis en place la création d’un portail des données agricoles [4]. L’objectif est de maximiser le potentiel de ces données et d’éviter que leur analyse soit le seul privilège des sociétés fournissant ces objets. En effet le monde agricole est constitué d’acteurs en interdépendance étroite, partageant des espaces communs susceptibles de rencontrer des problématiques similaires. L’utilité des données traverse les frontières de la ferme pour nourrir la totalité du monde agricole.

Ces innovations semblent avoir un double impact, à la fois économique et écologique. Économiquement tout d’abord, l’agriculture ciblée permet d’utiliser moins de ressources (en eau, en pesticides…) pour entretenir un terrain, les capteurs placés sur les animaux permettent également de rationaliser la reproduction de ces derniers et de prévenir les décès prématurés. Ecologiquement ensuite les avantages semblent aller de soi : en économisant de l’eau on préserve une ressource qui se raréfie. En ciblant l’administration des pesticides, les agriculteurs évitent de surcharger les cultures en produits chimiques et épargnent ainsi la contamination des nappes phréatiques et des écosystèmes aux alentours.

Cependant toute innovation technique porte en elle une solution et un nouveau problème. Ainsi dans Phèdre, Platon présente l’écriture comme un pharmakon, à la fois remède et poison de l’imperfection de la mémoire, car favorisant la conservation de plus de savoir mais en dehors de l’esprit humain. L’agriculture connectée permet certes d’économiser des ressources et de limiter les pollutions, en revanche le matériel informatique est souvent mal recyclé, très énergivore et constitué de composants polluants [5]. Le développement de ces techniques doit donc s’accompagner d’une réflexion approfondie pour s’assurer que la réconciliation entre productivité et écologie ait bien lieu.

Les agriculteurs eux-mêmes ne sont pas toujours convaincus de l’utilité de certains dispositifs. De plus la nocivité avérée de certains produits chimiques (pesticides, herbicides…) ou semences génétiquement modifiées a créé un climat de défiance entre les acteurs du monde agricole et les grandes firmes qui les fournissent. Un des enjeux de l’agriculture connectée sera donc de renforcer la confiance entre les fournisseurs de matériel informatique agricole et les agriculteurs eux-mêmes [6].

À cette fin, il est indispensable de mener des initiatives pour cadrer cette nouvelle révolution agraire, faire en sorte qu’elle réponde aux véritables besoins des agriculteurs, que les technologies utilisées présentent un minimum de risques économiques et écologiques et que le traitement des données agricoles ne reste pas le monopole de firmes étrangères, ce qui provoquerait un problème de souveraineté majeur.

En France l’IRSTEA (Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture) développe tout un ensemble de technologies adaptées aux besoins des agriculteurs et des entrepreneurs agricoles [7]. Au niveau européen, la Confédération Européenne des Entrepreneurs de Travaux Techniques Agricoles, Ruraux et Forestiers (CEETTAR)[8], aux côtés d’autres associations européennes, a élaboré récemment un code de conduite concernant les données agricoles, leur accessibilité et leur diffusion. Des initiatives politiques et sociales existent donc pour encadrer le passage à l’agriculture numérique et les échanges lors du forum de Planet A ont été l’occasion de pousser la réflexion en ce sens.

Par Bertrand Caltagirone

[1] http://www.ac-mag.fr/drones-et-capteurs-agricoles

[2] http://www.lafranceagricole.fr/actualites/agriculture-connectee-la-demande-pour-les-robots-des-champs-va-exploser-1,0,414055413.html

[3] http://www.smag-group.com/fr

[4] http://agriculture.gouv.fr/sites/minagri/files/rapport-agriculture-innovation2025.pdf

[5] https://www.franceculture.fr/oeuvre/agriculture-connectee-arnaque-ou-remede

[6] Ibid.

[7] http://www.irstea.fr/innovations

[8] http://www.ac-mag.fr/donnees-agricoles-et-big-data/116-vers-un-code-de-conduite-europeen-sur-le-partage-des-donnees-agricoles

 

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