Les E3C, un fiasco exemplaire

Quand en 2018 le Ministre de l’éducation nationale a proposé sa réforme du baccalauréat, celle-ci, au grand dépit des syndicats, a été accueillie favorablement, non seulement par l’opinion publique dans son ensemble mais également par le corps enseignant lui-même. Nul n’ignorait en effet que l’ancienne formule n’avait plus aucun sens, plus grand monde ne défendait l’existence de filières cloisonnées et hiérarchisées. La transformation du lycée liée à celle de l’examen n’a donc fait l’objet d’aucune hostilité a priori de la part des personnels de l’éducation nationale, au contraire ; la popularité de Jean-Michel Blanquer au moment de la présentation de son projet battait même des records et le Point faisait sa une sur le nouveau « vice-président ».

Deux ans plus tard, parents et élèves s’inquiètent quant aux choix d’orientation ; les professeurs de lycée sont mécontents d’une réforme qui alourdit leur charge de travail – mais le ministre n’a pas caché que tel était l’un de ses objectifs ! -, sans corriger les défauts de l’ancien examen, et la popularité de Jean-Michel Blanquer s’est effondrée.

xComment en est-on arrivé là ? Les E3C qui ont cristallisé l’inquiétude des uns et le mécontentement des autres permettent d’analyser les raisons d’un fiasco qu’elles symbolisent. En effet, ces « épreuves communes de contrôle continu » présentent une triple contradiction – les 3C ! - : contradiction par rapport aux objectifs de la réforme, contradiction par rapport à l’esprit de la réforme, contradiction enfin dans les termes mêmes de la formule.

 

Les E3C en contradiction avec les objectifs de la réforme

Rappelons-le, il s’agissait en réformant le baccalauréat, ce monument national intouchable depuis 1959, de répondre à plusieurs objectifs louables :  élever le niveau d’exigence de l’examen – il est encore trop tôt pour évaluer sereinement cet aspect -, supprimer les filières du lycée qui enfermaient, de manière précoce et sans retour possible, les élèves dans des voies hiérarchisées – de ce point de vue l’objectif semble atteint même si des incertitudes demeurent sur la fluidité possible des parcours – et enfin, last but not least, alléger l’improbable et ruineuse usine à gaz qu’était devenu, presque jusqu’à l’absurde, l’ancien examen national qui provoquait l’arrêt, pendant au moins un mois, de toute activité d’enseignement dans les lycées, faute de locaux et de professeurs disponibles, pour un résultat douteux et connu à l’avance.

De ce point de vue, les E3C constituent un échec retentissant. Une note récente de l’inspection générale remise au Comité de suivi de la réforme du lycée pointe en effet des épreuves « d’une complexité excessive pour les parents » et d’un « surcoût énorme pour un rendement faible pour les proviseurs ». Ajoutons à ce constat un surcroît de travail pour les enseignants au prix d’une rémunération dérisoire.

En somme, les E3C ont eu, aux mois de janvier et février, pour les lycées et leur personnel, l’effet des épreuves finales de l’ancien examen au mois de juin. Une magnifique réussite !

 

Les E3C en contradiction avec l’esprit de la réforme

Les E3C sont également en contradiction avec l’esprit de la réforme. Celle-ci visait en effet à réduire l’importance de l’examen final – sans pour autant le supprimer ! – au profit du contrôle continu, le seul ou presque, faut-il le rappeler, pris en compte dans l’affectation des lycéens dans le supérieur par la plateforme Parcoursup. De fait, ce qui compte désormais c’est le profil de l’élève tel qu’il s’est construit au cours de ses années de lycée et non sa performance le jour de l’examen, fruit souvent d’un bachotage sans grand intérêt. Dans cet esprit d’ailleurs, l’Institut d’Etudes Politiques de Paris qui donne le « la » des réformes de l’enseignement en France – le grand oral du nouveau baccalauréat a ainsi été conçu sur le modèle de celui de Sciences-Po par Cyril Delhay, lui-même professeur d’art oratoire … à Sciences-Po ! -, vient purement et simplement de supprimer les épreuves écrites de son concours d’entrée pour les remplacer par l’examen du dossier du postulant et un entretien d’admission. « Le bachotage non, les humanités oui » a déclaré récemment son directeur, Frédéric Mion. Il y a donc là une tendance de fond dans l’enseignement qui n’est pas sans signification et sans intérêt : après tout, n’apprécie-t-on pas mieux la valeur d’un candidat à travers l’ensemble de ses résultats scolaires plutôt que sur la seule foi d’un examen/concours, toujours plus aléatoire par définition ?

De ce point de vue également, les E3C constituent un échec retentissant. La même note de l’inspection générale relève ainsi : « il semble que se soit instituée une confusion entre la logique de la certification (par l’examen) et la logique de la formation qui devrait être au cœur de la réforme : le poids des E3C déséquilibre l’ensemble au détriment de la formation ».

Les E3C ou la promotion du bachotage intensif, l’inverse même de l’esprit de la réforme.

Une réussite exemplaire !

 

Les E3C ou les contradictions dans les termes de la formule

En réalité, avec les E3C, la contradiction est dans les termes mêmes de la formule. Par définition en effet, le contrôle continu est propre à chaque lycée, à chaque professeur plus encore, en fonction des élèves dont il a la charge et de leur progression, sur la base de programmes nationaux. Les E3C, en dehors même des problèmes techniques qu’elles ont pu poser, sont donc une absurdité pédagogique.

Emettons alors une hypothèse : elles ont été en fait la concession du rapport Mathiot à une protestation supposée des enseignants contre l’absence d’égalité dans le contrôle continu, variable suivant les établissements. Mais qui ignore de bonne foi les différences de niveau entre les lycées ? Et surtout qui peut croire encore sérieusement que le caractère commun d’épreuves de contrôle continu soit un moyen d’y remédier ? De fait, ironie de l’histoire, le contenu de ces E3C a beaucoup varié d’un établissement à l’autre.

Il y a donc, derrière les E3C, la poursuite d’une chimère propre aux peuples démocratiques selon Tocqueville, mais également bien française, dans l’enseignement et ailleurs, l’égalité, et son corollaire, le refus de la liberté, au nom de ladite égalité, pour aboutir à un système dont toutes les études soulignent le caractère profondément inégalitaire !

Concluons : « l’école de la confiance » voulue par le Ministre de l’éducation nationale n’a de sens qu’au prix d’un renoncement du système au jacobinisme. Plus de liberté pour davantage d’égalité des chances devrait être la devise de l’école française. Un premier symbole pourrait en être d’ailleurs la suppression des E3C et leur remplacement par un pur et simple contrôle continu, comme le suggère le SNPDEN, le principal syndicat des proviseurs.

Qui sait finalement si le fiasco exemplaire des E3C n’aura pas eu une certaine utilité ?

 

 

Vincent Feré

 

 

 

Photo by Taylor Wilcox on Unsplash

 

 

 

 

 

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