Les classes moyennes, horizon indépassable de notre temps ?

30.11.2011Comprises entre les classes populaires et les classes aisées qui disposent toutes deux d’une visibilité plus grande dans le champ médiatique (que l’on pense aux polémiques sur le Revenu de Solidarité Active ou le « bouclier fiscal »), les classes moyennes se font laminer. Pour conjurer le spectre de Marx, lequel prédisait la disparition des classes moyennes, c’est un livre de combat, de « lutte », qu’a écrit Laurent Wauquiez, tout à la fois bilan et prospective [1].

Rendre la parole aux « sans voix » d’aujourd’hui

Les remerciements du livre offrent un excellent aperçu de cette volonté de faire parler les gens qui ont des « vies minuscules » pour reprendre l’expression du romancier Pierre Michon. Il est adressé « à tous les anonymes de Haute-Loire et d’ailleurs, qui ont apporté leur témoignage ». De fait, l’ouvrage frappe par un parti pris méthodologique, le raisonnement inductif, qui permet, à partir de nombreux exemples, de conférer une réalité aux propositions avancées par M. Wauquiez, loin de tout jargon technocratique stigmatisé à plusieurs reprises dans l’ouvrage. Cette volonté est clairement affichée dès l’introduction : «  pour ce cheminement, j’ai résolument choisi de m’appuyer sur de nombreux exemples concrets, sur les parcours de personnes croisées au gré des rencontres ». Est ainsi rappelé que Laurent Wauquiez est aussi, et avant tout, un élu dit « de terrain », maire du Puy-en-Velay et député de la Haute-Loire. Lorsqu’il est question des difficultés que les classes moyennes ont à joindre les deux bouts ou encore à se procurer un logement décent, le ministre quitte le langage abstrait pour rendre un nom à ces gens dont on finissait par oublier jusqu’à l’existence.

« La crainte du déclassement »

Il s’agit de la peur qu’ont les classes moyennes de moins bien vivre que leurs parents. En effet, les politiques publiques qui sont menées le sont soit en direction des catégories les plus défavorisées, pour obtenir un « effet médiatique » et donc symbolique beaucoup plus payant, ou alors vers les catégories les plus aisés, pour consolider certains rapports de clientèle. Il est indéniable qu’il est moins immédiatement « payant » de miser sur les classes moyennes, car très diverses, y compris dans leurs choix politiques. Pour autant, elles sont en première ligne des changements contemporains : familles de plus en plus fragmentées, scolarité de plus en plus complexe, sentiment de baisse du pouvoir d’achat. L’avenir radieux des classes moyennes des « Trente glorieuses » n’est plus celui de celles de la première décennie du XXIe siècle. Laurent Wauquiez identifie trois sujets fondamentaux où se joue leur destin : le logement, la justice sociale et l’éducation.

Le logement ou la quête du Graal

Le prix du mètre carré dans les grandes villes françaises a été multiplié par deux en à peu près dix ans. On assiste ainsi au fameux processus de laminage des classes moyennes : trop riches pour pouvoir disposer de logement sociaux, voire parfois des aides aux logements, mais trop pauvres pour pouvoir devenir acquéreurs. Les classes moyennes sont alors souvent rejetées vers la périphérie si elles entendent devenir propriétaires. Le défaut provient d’une politique manquant d’ambition sur le plan des constructions. Laurent Wauquiez préconise une augmentation du parc immobilier, se référant en cela à la politique volontariste de l’Allemagne dans ce domaine. Au passage, il est important de noter que cette question a pour corollaire celle du logement étudiant dont le nombre doit être revu à la hausse. Une autre mesure préconisée est la facilité accrue qu’aurait le locataire pour acheter.

Gardarem lou justice sociale !

Le ressort psychologique principal des classes moyennes est le travail. Tout labeur mérite salaire. C’est d’ailleurs à ce moment de sa démonstration que l’auteur choisit de revenir sur la polémique déclenchée par ses propos sur l’assistanat, et plus particulièrement sur le RSA. Il propose qu’en échange d’un revenu minimum unique (donc sans les « revenus connexes » comme l’aide au logement et autres) le bénéficiaire de ce traitement rende à la communauté une partie de son temps, dans une logique de valorisation par le travail, soit entre cinq et sept heures consacrées à l’intérêt général. Cela permettrait de rétablir le sentiment de justice au sein des classes moyennes qui ont l’impression de travailler « pour rien ». En contrepartie, il faut en finir avec un « capitalisme de Monopoly » pour revenir à un capitalisme d’entrepreneurs. Il s’agit en somme, dans la plus pure tradition libérale, de combattre la rente sous toutes ses formes, celle de l’assistanat comme celle de la fortune improductive.

L’école, la clef de toutes les portes

Les classes moyennes attachent une grande importance à la réussite de leurs enfants et à la permanence de l’ « ascenseur social » français. Mais actuellement elles ont le sentiment que la machine s’est enrayée. C’est justement contre la fatalité d’un système qui ne fonctionne plus et conduit des enfants à l’échec que Laurent Wauquiez s’insurge. Il plaide pour une meilleure information, tant en terminale que dans les années de licence, sur les différentes filières et souhaite que des passerelles entre ces filières soient désormais instaurées, permettant ainsi la « fluidité » des parcours plus adaptés aux exigences modernes. Il se fait aussi l’apôtre de l’enseignement en alternance afin de revaloriser les cursus d’apprentissage.

Au final, l’auteur dessine un nouveau pacte social visant à remettre les classes moyennes au centre du jeu républicain : « elles ont été les grandes oubliées et les grandes silencieuses de ces dernières années. Et pourtant, ce sont elles qui détiennent la plupart des réponses à nos doutes ».

Vu le nombre des intéressés et leur forte participation aux élections, elles détiennent en tout cas la réponse au prochain choix présidentiel…

Pertinax


[1] La Fondapol vient de publier quatre notes sur les classes moyennes, disponibles sur son site web ou en version papier. Parmi les livres que l’on pourra lire avec profit, on retrouve Louis Chauvel, Les Classes moyennes à la dérive, Paris, Seuil, 2006. ; Éric Maurin, La peur du déclassement : une sociologie des récessions, Paris, Seuil, 2009 ; Nicolas Bouzou, Le Chagrin des classes moyennes, Paris, JC Lattès, 2011 ; et pour une perspective historique voir Jean Rulhmann, Ni bourgeois ni prolétaires. La défense des classes moyennes en France au XIXe siècle, Paris, Seuil, 2001. Ou encore le n°37 de la revue Vingtième Siècle. Revue d’histoire consacré aux classes moyennes, paru en janvier-mars 1993.

 

Crédit photo, Wikimedia Commons: Alesclar

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