Les addictions à internet : de l’ennui à la dépendance.

addiction_internet_gallerylarge« Notre société hyperactive a l’obsession d’échapper à la réalité, synonyme d’ennui et de frustration.  L’Internet le lui permet en rendant possible un monde virtuel, accessible, maîtrisable, apparemment facile à vivre et à supporter. Aujourd’hui en France, cinquante millions de personnes utilisent cet outil. Or, l’Internet possède un potentiel addictif. A l’origine un outil de libération, il est devenu un problème de société ».

 

Les toxicomanies sans drogue :  la notion de dépendance, comment le piège se referme.

 

Lorsque nous évoquons la notion de « pathologie », une double représentation s’impose :  celle d’une dépendance négative et inextricable, mais aussi un produit, une drogue ou un objet. « L’image classique du toxicomane est celle qui a été construite dans les années 70 autour de l’héroïnomane empêtré dans sa dépendance, sa souffrance et son incapacité à modifier son destin ». Les connaissances applicables aux addictions comportementales comme le jeu, les troubles alimentaires, le sexe ou les achats compulsifs, sont transposables à la dépendance à l’internet ou cyberdépendance. Leur dénominateur commun réside dans les mécanismes de dépendance où le comportement est tout aussi important que le produit.

 

L’addiction internet ou la cyberdépendance.

 

Pour Michel Hautefeuille et Dan Véléa, il est primordial de dissocier les comportements de dépendance liés à l’outil internet lui-même, des comportements de dépendance liés aux opportunités offertes par internet. « Dans le premier cas, internet est la cause de la dépendance : « c’est ce que nous définissons comme « cyberdépendance », dans le deuxième cas, internet n’est que le moyen de celle-ci (…) ce que nous définissons comme les « dépendances cyber assistées ». Les outils ne sont pas dangereux en eux-mêmes. Seule l’utilisation qui en est faite, peut devenir pathologique. Le jeu en ligne est un monde parallèle à travers lequel l’égo se trouve renforcé : un médecin parle de ses patients qui évoquent leur dépendance au jeu et lui expliquent « je veux arrêter mais c’est embêtant car je suis à la tête d’une armée de plusieurs milliers d’hommes ». Ils ont bien conscience que ce monde n’est pas réel, mais le renforcement narcissique construit par l’addiction l’emporte sur le choix de le quitter.

 

Les « no life ».

 

« Un no life est une personne qui consacre une très grande part, sinon l’exclusivité de son temps à pratiquer les jeux vidéos ». Corolaire de l’image du no life : une mauvaise hygiène de vie, des difficultés scolaires, professionnelles, amoureuses ou sociales, tableau psychique de détresse, dépression, voire pathologie plus graves. Un phénomène croissant pour les auteurs, du fait de plusieurs facteurs, comme le désintéressement pour l’école, une vie sociale jugée trop lisse et inintéressante. Les conséquences de ce mode de vie sont lourdes pour le « no life », mais aussi pour sa famille et son entourage. Liens sociaux et familiaux rompus, décrochage scolaire, santé physique… La notion de no life peut être comparée à un phénomène décrit par les sociologues, comme celui des « otaku » japonais, ces fans absolus qui ne vivent que par, et pour le manga, comme le « nerd » américain, accroc à l’informatique et aux jeux vidéos. Le refus d’une communication avec le monde réel, alimente la spirale d’une vie sociale dramatiquement pauvre.

 

La cyberdépendance : une dépendance socialement acceptée.

 

La bienveillance vis-à-vis d’internet vient de ce que l’outil répond à un besoin inné, celui de communiquer avec autrui, en fournissant un moyen d’une grande puissance et infiniment malléable. « Il ne créerait pas de besoin artificiel, il répondrait juste à un besoin fondamental ». Il y aurait donc une certaine tolérance sociale autour de l’addiction à l’internet et la société ne traite pas toutes les addictions avec la même sévérité. Il existe une spécialité pour toute addiction et celle qui concerne internet est marquée par une plus grande tolérance sociale. « Les sociétés quelles qu’elles soient, n’ont rien contre les dépendances, bien au contraire. La constitution de dépendance est l’un des facteurs de constructions et probablement de stabilité sociale ». Et contrairement à la consommation de drogue ou d’alcool, le coût social de l’addiction à internet est encore trop difficile à évaluer. C’est également le cas pour les addictions au travail : les « workaholiques », ces personnes dépendantes à leur activité professionnelle, « on y retrouve les mêmes mécanismes, les mêmes symptômes et au bout du compte la même souffrance que dans toute autre forme de dépendance. Ce sont des patientes qui vont consacrer de quinze à dix huit heures par jour à leur activité professionnelle, sans week-end et généralement sans vacances. Ils abandonnent progressivement tout investissement pour d’autres pôles d’intérêt nécessaires à une vie équilibrée ». Autre facteur d’une certaine complaisance à l’égard de l’addiction à internet, le fait qu’une addiction n’existe que lorsque son existence est reconnue par tous.

 

Ce qu’internet change à notre vie quotidienne. 

 

Une révolution d’une rapidité fulgurante s’est opérée. Son expression la plus évidente est l’avènement d’une culture de l’écran« en à peine cinquante ans, la planète s’est couverte d’écrans, interfaces indispensables et omniprésents ».Aucune diffusion n’a été aussi rapide et massive dans l’histoire de l’humanité comme en témoigne l’évolution du nombre de connexions à internet : en 1997, 1% des foyers avaient accès au web, alors que plus de la moitié des français l’utilisent aujourd’hui chaque jour, en dehors de leurs obligations professionnelles. La fréquentation d’internet concerne aussi nos pratiques culturelles, comme la photographie, la vidéo, la musique, les arts graphiques et l’ensemble de nos loisirs. Outre la question de l’addiction, notre rapport à internet soulève aussi la question de notre vie privée, de nos données personnelles et de notre droit à l’oubli numérique. Internet, c’est aussi une fenêtre vers une liberté inespérée, « la quête d’identité permet de se choisir un nom, une vie, une appartenance et de dire enfin qui nous sommes ». Internet s’est même décliné dans des usages thérapeutiques avec la TAO « thérapie assistée par ordinateur » en abolissant les distances, en partageant les savoirs, internet peut devenir un « SAMU mondial » permettant d’agir à tout instant et en tout lieu.

 

Clinique et prise en charge : la pathologie de l’excès.

 

Remède et pathologie, l’internet et son addiction font également l’objet d’une prise en charge clinique. « Comme pour toutes les addictions sans drogue, ce sont les patients eux-mêmes qui ont été demandeurs de consultation et de soutien avec ce type de discours – je ne suis pas toxicomane, mais je ne peux pas me passer d’internet ou des jeux vidéo, ou des chats, peu importe. Cela me prend tout mon temps et je ne parviens pas à arrêter tout seul. Comme vous avez une certaine expérience de la dépendance, je viens voir ce que vous pouvez faire pour moi ». Et dans cette prise en charge clinique, c’est au patient de chercher la réponse à certaines questions : comment êtes vous devenu dépendant, à quoi vouez vous cette dépendance, pourquoi voulez vous arrêter, que pouvez-vous ou voulez-vous mettre en place ? Le but de la démarche clinique étant de rétablir, à l’instar des autres addictions, une aptitude à choisir, ce que le professeur Claude Olievenstein appelait « la démocratie psychique ».  Internet serait-il une drogue comme les autres ?

 

Farid Gueham

 

Pour aller plus loin :

 

-       « L’addiction à Internet : une nouvelle maladie ? », Laurent Schmitt, Professeur de psychiatrie et de psychologie médicale à la faculté de médecine de Toulouse, Huffington Post.

-       « Addictions aux écrans : de graves conséquences chez les enfants de 0 à 4 ans », Le Parisien.fr

-       « How is Tech Addiction Changing Your Behavior? », Pastemagazine.com

-       « L’addiction à Internet est souvent liée à d’autres troubles », l’Obs.fr

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