Le Pen : le populisme en héritage

Caroline Fourest, Fiammetta Venner, Marine Le Pen, Grasset, 2011

Le livre de Caroline Fourest et Fiammetta Venner est une somme.

Depuis de nombreuses années, les auteures enquêtent sur le Front national. Aussi signent-elles moins une biographie de Marine Le Pen au sens strict qu’elles ne proposent une remise en perspective de son émergence sur la scène médiatico-politique.

On y relève çà et là, de petites erreurs factuelles : ainsi le sinistre calembour de Jean-Marie Le Pen sur le nom du ministre Michel Durafour est-il situé en 1998 (p. 54), alors qu’il fut « commis » en 1988 ; les élections régionales de 1998 sont de même « avancées » en 1997 (p. 102). Erreurs sans doute dues à la célérité avec laquelle l’ouvrage a été écrit, puisqu’on y trouve de multiples allusions à une actualité très récente.

C’est la thèse de la continuité entre le père et la fille que les deux journalistes cherchent à illustrer, contre l’emballement médiatique qui s’est manifesté après le départ de Jean-Marie Le Pen de la présidence du Front national, en janvier 2011. Elles montrent que, pour l’essentiel, le Front national avait commencé sa mue dès 2002 et l’avait accélérée à partir de 2006[1]. Le parti a en effet « glissé » depuis lors d’une extrême-droite revancharde mais assez satisfaite de sa propre marginalité à un populisme conquérant. 

Un monde de l’entre-soi

Si le FN était un objet, il serait probablement un piège de forme cylindrique, aux issues grillagées. Difficile d’y entrer, difficile d’en sortir : la peur guette aux deux extrémités. Qui ne le comprendrait ? A peine entré, on sent le soufre. Et on devine que le parfum s’en attachera pour toujours à vos pas : un passage au FN vous suit toute votre vie en politique.

Les dimensions du cylindre frontiste ont changé, certes. Depuis 1972, il est passé du groupusculaire au significatif -20 000 adhérents aujourd’hui-. Quant à l’électorat, nul doute que celui du Front national est un des plus représentatifs de la population française dans sa diversité sociologique.

Mais Caroline Fourest et Fiammetta Venner nous rappellent que les cadres du Front national, eux, forment un tout petit monde. Soit, pour reprendre une formule chère à l’un des deux auteurs, un monde de « l’entre-soi », où une part importante de l’énergie est consacrée à des commémorations, des débats, des actions qui structurent une identité militante ou des identités communautaires mais restent le plus souvent inconnus du grand public.

Un fonctionnement groupusculaire

Toute histoire du Front national est donc d’abord une histoire interne, faite de moments de retrouvailles, mais plus encore d’inimitiés personnelles, de querelles incompréhensibles pour le profane et d’amertumes recuites. Bref, un paysage qui ressemble à celui des mouvements trotskistes !

Ce fonctionnement groupusculaire, qui se perpétuait malgré les succès électoraux, satisfaisait Jean-Marie Le Pen. Il lui permettait d’apparaître comme un point d’équilibre entre néopaïens et catholiques intégristes, entre anarchistes de droite et royalistes. C’est du reste le reproche que les mégrétistes adressèrent à Le Pen quand ils firent scission, en 1998-1999 : celui de ne pas se donner les moyens concrets de l’emporter sur le terrain électoral et de se complaire dans une identité de réprouvé fatalement minoritaire.

Construire « la nouvelle force autour de laquelle la droite en miettes devra se recomposer »

Or, Marine Le Pen se distingue en l’espèce de son père.

Le rôle de syndic des extrêmes-droites ne lui suffit pas, pas plus que des succès électoraux sans lendemain. Caroline Fourest et Fiammetta Venner le reconnaissent du reste : « si Marine Le Pen rêve de quelque chose, c’est assurément de siphonner les voix de l’UMP, au point de devenir la nouvelle force autour de laquelle la droite classique en miettes devra se recomposer[2] ». 

Pour la nouvelle présidente du Front national, cette ambition implique, d’abord, de repousser les murs du mouvement, mais aussi d’en éliminer les éléments gênants. Elle communique ainsi sur le ralliement à Marine Le Pen d’un avocat issu de la droite modérée (Gilbert Collard), affirme sans preuves que de nombreux hauts fonctionnaires seraient prêts à « basculer » en sa faveur…

Dans le même temps, une série d’exclusions doit faire comprendre au grand public que le FN « a changé » et qu’il ne tolère plus, en particulier, l’antisémitisme obsessionnel de certains cadres.

Enfin, la présidente du Front national s’efforce, on le sait, de revenir sur les provocations de son père. Avec beaucoup d’honnêteté intellectuelle, Caroline Fourest et Fiammetta Venner reconnaissent qu’il ne s’agit pas seulement d’une évolution stratégique. En l’état actuel de ses déclarations, Marine Le Pen ne peut être suspectée de négationnisme, par exemple.

D’une islamophobie à l’autre

Elle n’hésite pas en revanche à présenter l’islam comme une menace pour la France et pour la civilisation occidentale. Quitte à faire de la laïcité une valeur « culturellement située » : un bouclier respectable qui, volé à la culture républicaine, permettrait de lutter contre l’islam en évitant l’accusation d’islamophobie.

A l’image de mouvements populiste néerlandais ou suisses par exemple, le Front national commence, sous l’impulsion de Marine Le Pen, à faire du rejet de l’islam le cœur de son discours politique. Rejet qu’un Geert Wilders ou un Toni Brunner justifient au nom d’une « liberté » érigée en spécificité de leur Occident obsidional. 

L’islamophobie de Marine Le Pen tranche donc avec l’arabophobie de son père. Là où l’ancien combattant d’Algérie rejouait symboliquement une guerre perdue en stigmatisant les musulmans, sa fille détourne un certain discours sur les libertés individuelles, les présente comme menacées et désigne l’ennemi : l’islam.

Arabophobie il y avait, islamophobie il y aura donc au Front national. Mais les idées de la fille sont bien plus dangereuses que celle du père, car elles avancent masquées sous le loup de la tolérance et de l’égalité entre les hommes et les femmes par exemple.

Pas de reductio ad hitlerum

Caroline Fourest et Fiammetta Venner entendent du reste faire la preuve que Marine Le Pen est insincère lorsqu’elle se fait la championne de l’égalité hommes-femmes ou de la laïcité, par exemple. Il ne leur est pas très difficile de mettre la fille de Jean-Marie Le Pen face à ces contradictions. Malgré une identité affichée de femme qui travaille et élève ses enfants « au courage », n’a-t-elle pas emboîté les pas de la droite la plus traditionnelle en déclarant à plusieurs reprises que le chemin de l’épanouissement passait nécessairement par la maternité pour les femmes, par exemple ?

On ne reviendra pas sur les remarques que le programme économique inepte du FN ou sa vision simpliste de l’immigration inspirent aux deux journalistes. Leur démarche de réfutation argumentée est évidemment plus efficace, pour lutter contre la marée populiste, que la reductio ad hitlerum longtemps pratiquée par une certaine gauche. Non sans arrière-pensées du reste !

Une petite entreprise qui connaîtra la crise ?

Mais à lire Caroline Fourest et Fiammetta Venner, on croit deviner d’où viendront peut-être, pour le Front national, les difficultés futures.

Au sein du parti, la concentration du pouvoir dans les mains d’une famille et de ses affidés a, depuis 1972, contribué à effacer peu à peu la frontière entre différents types d’intérêts. La rapacité de Jean-Marie Le Pen, ici décrit en Picsou du populisme, a fait le reste.

Ceux qui quittent le Front national ou en sont exclus, comme Lorrain de Saint-Affrique, Carl Lang ou Jean-Claude Martinez plus récemment, décrivent tous un système qui permet à la famille Le Pen de vivre du Front national : assistante parlementaire faisant office de « nounou » pour les enfants de Marine Le Pen, salaires anormalement élevés pour les « Le Pen » salariés du Front national… Ce n’est pas une démocratie bananière ni même la Mairie de Paris dans les années 1980, mais ça y ressemble…

Manuel de combat à l’usage des adversaires du Front national

Qu’en conclure ? La transparence était une notion inconnue dans la vie politique française jusqu’au début des années 1990, hors scandales ponctuels. Mais l’exigence des citoyens en la matière n’a cessé de s’accroître depuis, comme la curiosité des médias. Or, le Front national, qui s’en fait le champion, est peut-être un des partis qui a le plus à perdre à cette évolution.

Caroline Fourest et Fiammetta Venner ont donc fait de leur livre un manuel de combat à l’usage des adversaires du Front national.

Elles y suggèrent deux pistes pour lutter contre le nouveau populisme de Marine Le Pen : l’attaquer sur la question de la crédibilité, d’abord ; et faire preuve de curiosité, ensuite, à l’égard de son fonctionnement concret pour y dénoncer les arrangements avec la morale publique. Plutôt qu’une indignation de confort ou qu’une mobilisation sans lendemain, c’est donc à une lutte méthodique et difficile qu’elles invitent. Seront-elles entendues d’une certaine gauche néo-mitterrandienne, qui croit cyniquement avoir à nouveau tout intérêt à la montée du Front national ?

David Valence

Notes


[1] Jean-Marie Le Pen est par exemple revenu sur sa violente hostilité de principe à l’égard du PACS en 2006.

[2] P. 400

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