Le nouvel impérialisme des Emirats arabes unis

FIGAROVOX/ANALYSE – L’économiste Laurence Daziano décrypte la stratégie de développement, notamment maritime des Émirats arabes unis. Elle y voit l’émergence d’une nouvelle puissance impériale au Moyen-Orient.


Laurence Daziano est maître de conférences en économie à Sciences Po et membre du conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique.


Alors que les tensions sont au plus haut entre les États-Unis et l’Iran, et sur fond de remontée des prix du pétrole, un acteur régional construit, à bas bruit, un nouvel empire.

En effet, sous l’influence de Mohamed Ben Zayed, prince héritier d’Abou Dhabi, les Émirats arabes unis mènent une diplomatie des ports et de la canonnière qui en font une puissance maritime de premier ordre, à tel point que de nombreux analystes évoquent un nouvel impérialisme émirien. Souvent qualifié de «Sparte» du Moyen-Orient, pour la qualité de son armée et la discipline de son élite, les Émirats arabes unis sont devenus une thalassocratie, à l’instar de Venise lorsque la Sérénissime régnait sur la Méditerranée et le commerce vers l’Orient.

Cette ascension régionale ressort d’une vision claire de Mohamed Ben Zayed, 57 ans, ancien pilote de chasse formé à Sandhurst, le Saint-Cyr britannique. Les Émirats arabes unis, fédération de monarchies bédouines peuplées de moins de 1 million d’habitants et indépendantes depuis 1971, reposent sur une double puissance: Abou Dhabi tient la politique et l’armée, alors que Dubaï organise le rayonnement économique, culturel et touristique.

Les Émirats ont un problème majeur : ils n’ont aucune profondeur stratégique.

Or, les Émirats ont un problème majeur: ils n’ont aucune profondeur stratégique. Leur territoire est un immense désert, et ils font face à l’Iran, dans le golfe Persique, dont l’ascension politique, militaire et démographique est vécue comme une menace existentielle.

Dès lors, l’objectif des Émirats arabes unis est d’acquérir une profondeur stratégique maritime pour assurer leur sécurité, en mettant en œuvre une diplomatie des comptoirs afin de disposer de relais commerciaux et militaires dans l’océan Indien, les côtes africaines et la mer Rouge. Abou Dhabi anticipe un conflit avec l’Iran qui bloquerait le détroit d’Ormuz et nécessiterait de garantir un accès à la mer d’Arabie, à la mer Rouge et à l’océan Indien. A long terme, il s’agit de garder ouvert le détroit d’Ormuz, dans le golfe Persique, et celui de Bab Al-Mandab, qui ferme la mer Rouge, entre le Yémen et l’Afrique.

Par ailleurs, ces comptoirs du XXIe siècle permettent opportunément de constituer des débouchés commerciaux car les Émiriens sont, avant tout, de vrais hommes d’affaires. La multinationale portuaire, Dubaï Port World (DP World), bras économique de la diplomatie maritime émirienne, développe des infrastructures commerciales dans le Somaliland, le Puntland et sur les côtes du Yémen. Systématiquement, les généraux et hommes d’affaires émiriens opèrent main dans la main, construisant patiemment un empire maritime dans la région, même si les Émirats se heurtent aux ambitions chinoises et turques. Ainsi, DP World a dû quitter Djibouti après que la Chine ait obtenu une concession portuaire et militaire.

Si l’empire maritime émirien est essentiellement concentré dans la région, pour garantir un accès à la mer, les ambitions commerciales de Mohamed Ben Zayed sont mondiales.

Après les mers, le prince héritier ambitionne de faire des Émirats une pièce maîtresse des nouvelles Routes de la Soie.

Les Émirats veulent conserver la place centrale de leur port de Djebel Ali, l’un des dix plus actifs au monde, au carrefour de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie. Les Émirats ont construit des entreprises mondiales: DP World, la compagnie aérienne Emirates ou encore ADIA, le fonds souverain le plus important au monde. Le prince héritier veut également diversifier ses débouchés. Après les mers, il ambitionne de faire des Émirats une pièce maîtresse des nouvelles Routes de la Soie, ce qui explique qu’il ait reçu en grande pompe, en juillet dernier, malgré le contentieux djiboutien, le président chinois.

Laurence Daziano

 

Article paru dans Le Figaro

http://premium.lefigaro.fr/vox/politique/2018/08/08/31001-20180808ARTFIG00073-le-nouvel-imperialisme-des-emirats-arabes-unis.php

Photo by Lucy M on Unsplash

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