Le marché des idées plutôt que le Conseil de l’ordre des journalistes

 

Chaque époque semble considérer que ses problématiques sont inédites, ses enjeux uniques et leurs solutions originales. Le début du XXIe siècle s’anime ainsi à propos des « fake news », ces fausses informations qui se diffusent rapidement en ligne, troublant les processus électoraux.

L’ampleur du phénomène mériterait d’être étudiée de façon comparative. L’histoire regorge d’épisodes d’accélération de la diffusion de l’information qui ont permis de disséminer les pires mensonges : la propagande de Goebbels et Staline, par la radio et sans source alternative ; la presse antisémite de la fin du 19e, par ses journaux à grand tirage (pendant que Drumont rencontrait le succès en librairie) ; les libelles, placards et pamphlets avec l’émergence de l’imprimerie.

Dans un entretien avec Reuters, le secrétaire d’Etat en charge du numérique, Cédric O, a avancé ses pistes de régulation pour notre temps, proposant la création d’un « conseil de l’ordre des journalistes », dont la mission serait de signaler à l’Etat les « canards » à sanctionner. A défaut, la puissance publique pourrait s’en charger elle-même et le Conseil supérieur de l’audiovisuel déterminer ce qu’est une « infox ». Plutôt qu’un ministère orwellien de la Vérité, la France aura une Autorité administrative indépendante de la vérité…

Ces propos, sur lesquels leur auteur est rapidement revenu, ont suscité la colère légitime des journalistes. Ils peuvent sembler anecdotiques, mais ils sont porteurs de menaces sévères.

Ils illustrent d’abord un travers de notre système institutionnel, par lequel l’exécutif rogne progressivement, mais avec détermination, l’autonomie des autres pouvoirs. Le législatif est soumis, le judiciaire mis au pas et les pouvoirs locaux sous tutelle. Instituer un contrôle étatique de la presse, prolongerait cette dynamique hégémonique. Or, la concentration sans contestation n’est jamais saine.

Les propositions du ministre sont plus révélatrices : elles expriment une défiance profonde des élites sur la capacité des citoyens à se comporter comme des adultes responsables. Au fond, celles-ci doutent que, s’ils sont laissés libres de s’informer comme ils le souhaitent, les Français seront capables de départir le vrai du faux et faire des choix électoraux rationnels. Dès lors, elles préfèrent les guider dans leur compréhension du monde.

Des études montrent que ce constat est erroné : les lecteurs sont attentifs à la fiabilité de leurs sources. Mais quand bien même ce ne serait pas le cas, que pourrait y faire l’Etat qui ne soit la confirmation de sa défiance vis-à-vis du peuple ​? Ce sens est dangereux, car il renvoie implicitement l’idée d’une élite qui veut choisir son peuple.

Dans une démocratie libérale, c’est de la libre confrontation des idées sur le marché politique que devrait émerger la vérité, non d’une entité immanente. Cela implique nécessairement des risques d’erreurs – et chacun les regarde avec angoisse. Mais, outre que la voie suivie depuis des années n’a pas interdit le succès des populistes (si elle ne l’a pas nourrie), il faut se rappeler que l’incertitude est consubstantielle à la démocratie et à la liberté. Il est capital que les dirigeants politiques l’aient à l’esprit avant d’être emportés par une frénésie réglementaire. Car si les élites ne font pas confiance à la démocratie, comment peuvent-elles espérer, que les citoyens le fassent ​?

 

Erwan Le Noan
article paru dans L’Opinion le 1er juillet 2019
https://www.lopinion.fr/edition/politique/marche-idees-plutot-que-conseil-l-ordre-journalistes-erwan-noan-191379
Photo by AbsolutVision on Unsplash

Qu'en pensez-vous?