Minorités : la fragmentation du Vieux Continent ?

Yves PLASSERAUD, L’Europe et ses minorités, Presses universitaires de Grenoble, coll. Europa, 2012, 22 euros, 287 pp.

Eclatement de l’ex-Yougoslavie et de l’ex-Tchécoslovaquie, effritement progressif de la Belgique, revendications autonomistes ou indépendantistes au Royaume-Uni, en Espagne, en Italie, drame des minorités rom en Europe centrale… L’Europe, qui a vu la naissance du concept d’État-nation, est aussi le lieu de sa contestation. Comme le relève Yves Plasseraud, consultant sur les questions européennes et universitaires dans cet ouvrage passionnant, l’époque est à l’affirmation des droits des minorités.

Si on peut le définir comme la concordance entre les frontières politique et nationale, l’État-nation est questionné par les minorités, c’est-à-dire des groupes qui à l’intérieur d’un État donné, se définissent à la fois par une distance culturelle vis-à-vis de la majorité de la population et par une conscience d’appartenir à un groupe spécifique.

Actualité des minorités

Or, aujourd’hui, l’époque semble être aux minorités : minorités ethnoculturelles (qui sont le sujet de cet ouvrage), mais aussi religieuses, sexuelles, de genre, de mode de vie… La fragmentation de l’espace public (voire du débat public lui-même) par la multiplication des prismes minoritaires est probablement une des mutations les plus étonnantes de la démocratie, fondée précisément sur la légitimité intrinsèque de la logique majoritaire. La minorité serait devenue, semble-t-il, le nec plus ultra de la modernité et du progrès.

Pour un continent marqué par l’universalisme, qu’il soit religieux, culturel, économique ou politique, cette affirmation peut paraître pour le moins dérangeante. C’est à ce paradoxe, qui reste un relatif impensé de la réflexion contemporaine, que s’attaque Yves Plasseraud, dont l’ouvrage s’appuie sur une solide connaissance factuelle des minorités et de leur appréhension par les États et institutions européennes.

Le retour des minorités : dernier avatar d’une histoire complexe et méconnue

Les minorités abordées dans cet ouvrage sont celles qui se fondent sur une logique ethnoculturelle. L’auteur en distingue deux sortes : les autochtones, qui sont présents depuis l’origine même des États européens, et les allochtones, liés aux mouvements d’immigration massive que l’Europe a connus au long du 20ème siècle (et spécifiquement à partir de 1945 l’immigration extra-européenne). Comme le rappelle l’ouvrage, l’émergence (les maoïstes diraient la « conscientisation ») des minorités est concomitante de la montée des identités nationales.

Les minorités face au progressisme

Les grandes idéologies progressistes (libéralisme, socialisme) ont entretenu un rapport ambivalent avec les minorités ethnoculturelles. En effet, le mouvement libéral des nationalités, par exemple dans le cas du Pays de Galles ou de la Catalogne, a pu promouvoir les identités régionales. De même, « l’austro-marxisme » au sein de l’Empire austro-hongrois a favorisé la réflexion sur les liens complexes entre identité ethno-nationale et classe sociale. Cependant, les grandes idéologies progressistes se méfiaient d’identités minoritaires perçues comme des obstacles à la modernité.

Le XXème siècle ou la tragédie des minorités

Au lendemain de la première guerre mondiale, et de l’éclatement des empires d’Europe centrale, un total de trente millions d’Européens appartiennent à des minorités : Hongrois de Roumanie, Allemands des Sudètes ou de Pologne, Roms… Les tensions, rancœurs et revendications irrédentistes issues de ce bouleversement des frontières empoisonneront l’entre-deux-guerres.

Les années 1930-1940 constitueront une véritable apocalypse pour les minorités européennes. Qu’ils soient communiste, fasciste et surtout nazi, les totalitarismes s’emploieront à leur éradication, au sens le plus brutal du terme. L’écrasement des nationalités en URSS, la répression des identités régionales par les dictatures italienne et espagnole, et surtout les génocides nazis contre les minorités transnationales juives et roms sont les visages différents d’une logique d’uniformisation et d’élimination de « l’Autre » minoritaire qui anime alors ces régimes.

La seconde guerre mondiale fut aussi un cataclysme démographique pour les minorités. Systématiquement manipulées ou massacrées par le IIIème Reich, leurs peines ne s’arrêteront pas avec la fin du conflit.

Aux yeux des vainqueurs en 1945, l’existence de minorités sont en effet l’une des causes du conflit qui s’achève. Aussi, les Alliés favorisent ou du moins ferment les yeux sur de gigantesques et terribles transferts de populations, dont les Allemands d’Europe centrale, les Polonais ukrainiens et les Ukrainiens polonais  sont les victimes méconnues. De facto, au sortir la population des minorités s’est effondrée : elle n’englobe plus que 10 millions de personnes.

Culturellement, les minorités souffriront enfin de la modernisation socio-économique du continent européen, qui passe par la centralisation, l’uniformisation et la nationalisation des modes de vie. Dans une Europe qui se réforme à grands pas, les minorités sont une scorie que le progrès est appelé à effacer.

Anciennes et nouvelles minorités s’affirment à l’Ouest

C’est précisément dans les années 1970, au moment où le fait minoritaire semble devoir rejoindre les fameuses « poubelles de l’histoire » que celui-ci retrouve une certaine vigueur. La montée des revendications régionalistes en Europe occidentale (Espagne, Italie, Royaume-Uni) en est la première manifestation. S’appropriant la modernité, ce nouveau régionalisme adopte un ton tiers-mondiste et progressiste en phase avec les discours en vogue à l’époque.

La présence croissante des populations immigrées extra-européennes constituent un fait minoritaire nouveau à partir des années 1970. La place de ces migrants et de leurs enfants dans les sociétés d’accueil soulève des questions d’une complexité inédite.

Le dégel de l’Est ou la réapparition des minorités

Enfin, l’éclatement du bloc soviétique réveille des logiques- et des tensions- minoritaires jusqu’alors gelées par les régimes communistes. La dislocation de nombreux États à l’Est débouche parfois sur des dramatiques « nettoyages ethniques », notamment dans le Caucase ou les Balkans.

Les minorités, ce spectre qui hante l’Europe… ou qui en révèle l’unification ?

Le traitement  par les États des minorités, pour nombre d’observateurs, opposerait une Europe occidentale tolérante à une Europe centrale et orientale méfiante. L’auteur, développant longuement le cas des Roms, souligne que ceux-ci subissent des vexations des deux côtés de l’ancien rideau de fer.

En effet, ces minorités, présentes depuis des siècles dans l’espace européen, où elles étaient au fond relativement insérées au début du 20ème siècle, ont été littéralement déstructurées par le génocide nazi. Celui-ci a été suivi à l’Est par la manipulation/hostilité de la part des régimes communistes et la tiers-mondisation de ces communautés dans l’ère post-communiste. A l’Ouest, les politiques spécifiques vis-à-vis des « gens du voyage » (législation spécifique pour les populations itinérantes, programmes de stérilisation des femmes et d’enlèvement des enfants) ont été marquées après 1945 par le sceau de la méfiance et du rejet.

De même, le traitement des minorités régionales ne saurait opposer un Occident et un Orient européens : la Hongrie a ainsi une législation protectrice pour les minorités régionales, alors que la France ou la Grèce ont une approche plus centralisatrice. Enfin, le traitement des minorités issues de l’immigration suscite des réactions et des lignes de force aux caractéristiques transnationales : tolérance et crispation sont présentes dans la plupart des pays européens. Plus encore depuis le 11 septembre 2001, les musulmans d’Europe suscitent des réactions de peur ou de refus qui tiennent bien peu compte des frontières.

Au terme de cet ouvrage passionnant et riche, Yves Plasseraud souligne le rôle croissant de l’Europe dans le traitement et la situation des minorités : textes réglementaires, jurisprudence, financement, dispositifs de politiques publiques. Le développement des politiques antidiscriminatoires doit de même beaucoup au cadre européen. Les institutions européennes seraient-elles devenues la nouvelle arche de Noé pour les populations minoritaires ? L’avenir le dira.

Ismaël Ferhat