Pour en finir avec l’idéologie antiraciste, de Paul-François Paoli, François Bourrin éditeur, 192 pages. 

« Tout commence en mystique et tout finit en politique »[1], écrivait Charles Péguy. A lire Pour en finir avec l’idéologie antiraciste, de Paul-François Paoli, la lutte contre le racisme a suivi un tel chemin. L’auteur y explique comment un sentiment éminemment noble et respectable – la lutte contre toutes les formes de racismes – a fait l’objet d’une habile récupération par divers associations et mouvements politiques, qui utilisent l’accusation de racisme pour disqualifier toute parole adverse.

Du bon (et du mauvais) usage de l’antiracisme

En préambule, Paul-François Paoli prend le soin de définir le racisme et de condamner toute doctrine s’y rapportant de près ou de loin[2]. Aux yeux de l’auteur, toute personne, association, mouvement ou institution dénonçant ce type d’idées doit être encouragé.  Il note par ailleurs une certaine  permanence des idées racistes dans le débat public, tout en relativisant la place qu’elles y tiennent : « Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de racistes, bien évidemment, mais ils ont perdu droit de cité et ne se proclament plus comme tels… », écrit-il (p. 8).

Dérive du sens

Une fois posée ces nécessaires évidences, l’auteur s’interroge sur le sens actuel du vocable « racisme » qui lui paraît avoir subi  un glissement de sens. Le mot recouvre selon lui une grande variété d’acceptions devenant synonyme de sexisme, de machisme, d’homophobie, d’islamophobie.

Une dangereuse arme rhétorique

Surtout, le racisme serait devenu une redoutable arme rhétorique. Paul-François Paoli pointe ainsi le manichéisme d’une vision en « noir et blanc », utilisée pour bâillonner le contradicteur importun qui,  d’adversaire, devient ennemi public. Du fait même de la nature de sa pensée – prétendue raciste – il est mis au ban de la cité. Interdit de parole, il  lui est impossible de répondre aux accusations qui sont avancées à son encontre.

Dans les faits, le débat est soigneusement évité par les «tartuffes » antiracistes qui,  au nom de principes supérieurs, refusent en réalité toute forme d’échange argumenté. Sous l’apparence d’une prise de position courageuse, l’auteur voit dans leurs procédés une atteinte pure et simple à la liberté d’expression. Pis, il accuse les antiracistes professionnels de déformer notre perception du réel, en paralysant la pensée.

Les fondements intenables de l’antiracisme

Au-delà des amalgames disqualifiant les contradicteurs, au-delà des atteintes au débat public et à la liberté d’expression dont est porteur l’antiracisme actuel, l’auteur y voit une vision du monde erronée voire fautive. Il s’évertue ainsi à montrer que l’idéologie antiraciste, dans sa dérive contemporaine, est dépourvue de tout fondement, faute de tenir compte du substrat « sensible » propre à toute culture. Paul-François Paoli défend en effet l’idée que l’homme, avant que d’être un sujet rationnel qui peut se choisir, se définit dans sa sensibilité, par sa culture particulière, laquelle lui impose une marque, non pas indélébile mais profonde, qui contribue à le façonner.

Ni multiculturalisme ni universalisme

Au nom d’un certain particularisme autochtone, il s’oppose au multiculturalisme comme à l’universalisme.

Le premier, tel qu’il s’impose dans les villes américaines, où les zones culturelles se juxtaposent les unes aux autres, crée selon lui d’inévitables tensions. Quant à l’universalisme assimilationniste et intégrateur, tel que l’ont formulé la Révolution française et après elle la République, il ne trouve pas davantage grâce aux yeux de l’auteur, qui rappelle que cette idée est  à l’origine de la colonisation et de sa volonté d’imposer une seule culture au monde.

Cet universalisme, autrefois conquérant, se serait aujourd’hui retourné contre nous. Les anciennes puissances impériales que nous sommes ne parviendraient pas à dépasser leur culpabilité pour accepter et promouvoir leur singularité. Comme pour réparer leur faute, elles condamnent leur propre culture pour mieux porter aux nues celles des autres. Aux yeux de l’auteur, ce renversement est illogique et mortifère car il nous prive des repères nous permettant de mesurer et d’apprécier l’altérité de l’autre culture. L’auteur propose donc de revaloriser la notion d’identité culturelle particulière.

Une explication illibérale parce que relativiste

La démonstration de l’auteur pèche toutefois par son relativisme. On pourrait certes déplorer avec lui le recours exclusif à des valeurs abstraites pour fonder notre communauté politique, comme c’est le cas dans la France d’aujourd’hui et surtout dans le cadre de la construction européenne.  On pourrait comme lui trouver illusoire le développement de l’Union au moyen du seul « patriotisme constitutionnel » pour reprendre l’expression de Jürgen Habermas.

Pour autant, comment nier l’existence d’un certain nombre de valeurs partagées par l’ensemble de l’humanité ressortant du droit naturel, à l’instar de la liberté ou de la propriété privée ? Antilibéral par principe, l’auteur les remet allègrement en cause. Mais ces règles ne définissent-elles pas justement le socle autour duquel l’homme exprimer librement ses particularités ?

Jean Senié


[1] Péguy Charles, Notre jeunesse, Paris, Gallimard, 1993, p. 115.

[2] Paoli Paul-François, Pour en finir avec l’idéologie antiraciste, Paris, François Bourin éditeur, 2012, p. 7-13.