À l’opposé des déplorations stériles ou des postures idéologiques qui caractérisent trop souvent les discours sur la pauvreté, Esther Duflo et Abhijit V. Banerjee affichent dans Repenser la pauvreté une ambition simple et forte. Ils proposent de réfléchir aux moyens les plus efficaces de faire sortir les 865 millions d’individus (soit 13 % de la population mondiale) qui vivent avec moins de 1 dollar par jour.

Un projet intellectuel et humanitaire

Esther Duflo est économiste. Enseignante au MIT, classée par le magazine Time comme l’une des 100 personnalités les plus influentes du monde, elle incarne les espoirs de l’économie française, trop heureuse d’avoir dans ses rangs une femme dont les travaux connaissent un rayonnement international. Abhijit V Banerjee est indien, il enseigne aussi dans le prestigieux établissement de Boston. Ensemble, ils proposent une manière nouvelle d’aborder l’économie du développement.

Leur livre est paru originellement sous le titre anglophone plus fort et plus révélateur de Poor Economics, A Radical Rethinking of the Way to Fight Global Poverty. Contrairement à ce que le titre français laisse entendre, la visée de l’ouvrage est programmatique autant que discursive. Il s’agit bien en définitive de s’atteler à la réduction radicale de la pauvreté de manière profondément radicale et nouvelle.

Au fondement du discours, l’observation

Repenser la pauvreté s’appuie sur une série d’observations concrètes, d’expérimentations de terrain, du marché africain à la famille indienne. Les deux économistes ont participé à de nombreux programmes de lutte contre la pauvreté, évaluant de manière scientifique leurs effets. Leur raisonnement est donc étayée par l’observation.

Esther Duflo et Abhijit V Banerjee commencent par s’interroger sur les modes de vie des pauvres. Dans une démarche humble et intelligente, ils se laissent d’abord étonner par les comportements. Pourquoi les pauvres ont-ils tant d’enfants s’il est si difficile de les nourrir ? Pourquoi commencer la construction de leurs maisons sans les achever ? Autant de questions très ciblées car, estiment les auteurs, « si nous voulons avancer sur [la question du développement], il nous faut ici changer de perspective, en laissant de côté les grandes questions pour nous attacher à la vie et aux choix des pauvres ». L’ouvrage s’éloigne donc des diagnostics et remèdes traditionnels, trop théoriques d’échelle trop vaste, pour se pencher sur les réponses pratiques et les comportements individuels.

Changer d’échelle

C’est bien là le cœur de leur argumentaire : plutôt que de se perdre en débats sur l’efficacité de l’aide au développement, il vaut mieux observer les effets de quelques actions très concrètes sur le terrain. Paradoxalement, ce sont ainsi les incitations modestes qui semblent avoir les plus grands effets. Si le microcrédit est la plus célèbre de ces solutions, Esther Duflo et Abhijit V. Banerjee offrent de très nombreux exemples de mesures qui font que, « accompagné d’un peu d’aide correctement ciblée (une information, un petit « coup de pouce ») », il est possible de sortir de la pauvreté. Au fond, ils soulignent  que le « piège à pauvreté » n’existe pas réellement, pour autant qu’on se donne les moyens de le déjouer.

Nous sommes tous des « assistés »

Les auteurs proposent ainsi d’avoir recours à des mesures qui contribuent à orienter les comportements. Ils proposent par exemple d’offrir un plat de lentilles en échange de la vaccination des enfants. Selon eux, « les pauvres assument la responsabilité de trop nombreux aspects de leur vie ». Les deux auteurs reconnaissent volontiers que ces méthodes sont un peu « paternalistes » mais l’assument parfaitement. Ils rappellent à juste titre que dans les pays développés, les citoyens ne se posent plus de questions sur leur approvisionnement en eau par exemple et s’en remettent aux autorités publiques pour un grand nombre de choix.

Pour être ambitieux, soyons réalistes

L’enseignement principal de cet ouvrage est l’impérieuse nécessité d’être réaliste pour traiter le problème de la pauvreté. Ainsi, Esther Duflo et Abhijit V. Banerjee offrent proposent une argumentation  radicale mais dénuée de toute visée utopique. Leur propos est clair : la solution miracle qui ferait sortir le monde de la pauvreté d’un grand coup de baguette magique n’existe pas. La voie qu’il faut emprunter est complexe, faite de travail et d’incitations calibrées. Selon eux, « il est possible de réaliser des avancées très significatives pour résoudre les problèmes les plus graves en accumulant des mesures modestes, chacune méticuleusement calibrée, testée et mise en œuvre de façon appropriée ». À ce titre, les auteurs remettent en cause les cadres traditionnels de l’économie politique. Davantage que les politiques gouvernementales, c’est l’observation de la  « vie des pauvres » qui permet de résoudre le problème de la pauvreté. La meilleure perspective est celle « d’en bas ».

Une révolution tranquille

Le livre d’Esther Duflo et d’Abhijit V. Banerjee est révolutionnaire dans son refus des solutions radicales et globales. Il appelle ainsi à un renversement complet de nos perspectives sur le développement. Au lieu d’élaborer de grands projets théoriques et des solutions qui se veulent définitives, l’ouvrage propose de partir de l’observation du terrain pour mettre en œuvre des actions concrètes et ciblées. Ils expliquent à juste titre que « de tels changements ne peuvent être que progressifs, mais ils perdurent et s’additionnent les uns aux autres, et pourraient bien être à l’origine d’une révolution tranquille ».

Erwan Le Noan