L’UMP de la fusion à la fission ?

Ouvrage recensé : Florence Haegel, Les droites en fusion, Transformations de l’UMP [1], Paris, Les Presses de Sciences-Po, 2012, 340 pages, 33€.

Après la bataille vient le temps de l’analyse. La guerre pour la présidence de l’UMP s’étant figée dans une paix armée, l’étude approfondie de Françoise Haegel nous propose quelques pistes pour comprendre ce grand parti, son histoire, ses spécificités, ses motivations et ses transformations. Directrice de recherche au Centre d’études européennes de Sciences-Po et professeure dans le même établissement, l’auteur vient pallier une carence dans la recherche universitaire sur la droite française, en sommeil depuis l’œuvre fondatrice de René Rémond en 1954.

La droite, un angle mort de la recherche

Quelques semaines après la crise qui l’a divisée, l’UMP semble encore plongée dans les affres du doute identitaire. Cette situation révèle d’une part la difficulté du parti à se remettre du départ de son chef charismatique, Nicolas Sarkozy. Elle est surtout le symptôme des divisions d’un mouvement qui, il y a dix ans, proposait pourtant une fusion des différentes familles de droite républicaine en un grand parti.

Ces divisions sont-elles de nature idéologique ou organisationnelle ? Révèlent-elles la coexistence de familles de pensée irréconciliables ou de simples problèmes de fonctionnement ?

Pour répondre à ces questions, l’auteur se concentre sur l’histoire de l’organisation et du discours du parti.

Les faiblesses structurelles de la droite française

Afin de comprendre la crise actuelle de la droite française, il faut d’abord connaître ses faiblesses structurelles, qui la distinguent de ses homologues européennes.

L’auteur note ainsi la « troublante absence » de la démocratie chrétienne en France et l’incapacité de la droite à transformer la mobilisation sociale constante des catholiques en mouvement politique.

Autre faiblesse spécifique à la droite française, l’absence de leader incontesté. Seul le général de Gaulle était parvenu à rassembler la majorité des droites. L’auteur note qu’aujourd’hui, la référence au gaullisme est davantage patrimoniale que partisane.

Enfin, la droite française souffrirait d’un double handicap, d’une « faiblesse au carré ». D’une part, elle est faible parce que française : dans notre pays, la militance est souvent minoritaire, chaotique et éphémère. D’autre part, elle est faible parce qu’à droite : selon la sociologie politique, les mouvements y sont globalement moins structurés qu’à gauche.

Une institutionnalisation délicate

Si le parti a pu tenter de répondre à ces défis structurels, les résistances organisationnelles demeurent importantes : les faiblesses de l’UMP tiennent aussi à son fonctionnement. Lors de la constitution du parti, les instances dirigeantes ne sont pas parvenues à instaurer des règles stables et contraignantes. Selon l’auteur, les textes réglant la vie du parti, « varient selon les conjonctures, sont instrumentalisées par les leaders et possèdent une force contraignante très limitée ».

Incapacité à produire des idées

Par ailleurs, le parti peine à dégager des valeurs fortes et identifiables. Ce seront des institutions plus anciennes, plus solides, telles l’armée, l’Eglise, la franc-maçonnerie, l’administration ou des institutions marchandes ou syndicales comme le MEDEF qui fourniront son fond idéologique au mouvement.

Manque de structuration ou souplesse ?

L’auteur note que loin d’être uniquement une faiblesse, cette absence de structuration institutionnelle et idéologique donne au parti une certaine souplesse. L’UMP est ainsi capable de présenter des façades partisanes différentes selon le contexte et les interlocuteurs auxquels elle s’adresse. Par ailleurs, le mouvement montre une grande capacité d’adaptation aux aléas de la vie politique. N’a-t-il pas survécu à la fondation du R-UMP, qui aurait certainement signé la fin de tout autre parti ?

Menaces externes et internes

Selon l’auteur, l’UMP aurait aujourd’hui entamé un nouveau cycle qui pourrait la conduire à une crise durable. À la concurrence ancienne du Front National s’ajoute désormais celle des centristes de l’UDI.

En son sein, le parti peine à instaurer un véritable pluralisme et à promouvoir un modèle plus délibératif et démocratique. Par ailleurs, le flou demeure quant à sa capacité à sélectionner sans heurts un candidat à la présidentielle, et un dirigeant à la tête du parti. Enfin, depuis que le parti est dans l’opposition, la question financière est un potentiel facteur de division, notamment au Parlement, comme l’illustre la querelle entre les groupes UMP et R-UMP à l’Assemblée.

Le problème de la radicalisation idéologique

Absence de valeurs identifiables, fonctionnement défaillant, la crise de l’UMP ne serait-elle qu’organisationnelle ? N’a-t-elle aucune dimension idéologique ?

À lire Florence Haegel, on pourrait le croire. Ses recherches s’inscrivent en effet dans la lignée des travaux d’Otto Kirchheimer, Angelo Panebianco, Richard Katz ou Peter Mair. Selon ces théoriciens de la vie politique, les mouvements de masse, socialement homogènes et ancrés idéologiquement auraient laissé la place à des partis professionnels tournés vers des opérations de conversion électorale et largement désidéologisés. À en croire ces auteurs, la crise de l’UMP ne serait pas une crise de valeurs mais le simple résultat d’un vice de conception.

L’auteur nuance cette lecture. Si l’UMP est bien selon elle un « parti électoral professionnel », on ne peut conclure pour autant à l’effacement des clivages partisans. Les militants et sympathisants de droite se différencient ainsi de ceux de gauche, tant culturellement que sociologiquement. Or, l’UMP a subi ces dernières années une radicalisation partisane qui a contribué à la crise actuelle.

Un parti plus radical

Aujourd’hui, l’UMP est confrontée aux conséquences de la radicalisation initiée par Nicolas Sarkozy fin 2004 après sa conquête du parti. Cette stratégie avait notamment pour objectif de contrer le Front National en récupérant une partie de ses thèmes, notamment la lutte contre l’immigration, sans néanmoins faire alliance avec lui. Selon Mme Haegel, ce choix stratégique se justifiait par la porosité entre les électorats.

Pour autant, l’assise électorale du FN ne s’est pas durablement érodée. À l’inverse, cette radicalisation de la droite aurait contribué à polariser le débat politique français. L’auteur craint qu’un cercle vicieux, une surenchère s’installe entre une extrême droite toujours plus radicale, puisqu’exclue d’alliances lui permettant d’arriver au pouvoir, et une droite républicaine condamnée à reprendre ses thèmes pour se rallier un nombre plus large d’électeurs.

Un ouvrage stimulant pour mieux comprendre la droite

La crise que traverse aujourd’hui l’UMP serait donc double, à la fois organisationnelle et idéologique. L’auteur, dans son ouvrage, a l’intelligence de prendre en compte ces deux dimensions.

Aussi, devant le travail de Florance Haegel, le lecteur ne nourrira que quelques regrets bien modestes en comparaison des satisfactions éprouvées. Le prix – 33€ pour 330 courtes pages -, qui, s’il peut sembler anecdotique à certains, pèsera lourdement sur le porte-monnaie des plus modestes et des étudiants. Les recherches et études sur le terrain, si précieuses, datent de 2004 et mériteraient d’être réactualisées et ouvertes à d’autres départements que ceux du Gard et des Yvelines.

Ces imperfections légères ne ternissent en rien un ouvrage infiniment stimulant qui offre un diagnostic pertinent et exploitable permettant de mieux saisir les lignes de tensions qui traversent la droite et le premier de ses partis.

David Vauclair

 


[1] Le 12 décembre 2012, la Fondapol  a organisé un débat autour de cet ouvrage en présence de l’auteur