Le libertarianisme : un libéralisme de combat

11.04.2011Sébastien Caré, Les libertariens aux Etats-Unis. Sociologie d’un mouvement asocial, Presses Universitaires de Rennes, 2010.

Tout commence en 1947. Friedrich Hayek, dans son allocution d’ouverture d’un colloque à la Société du Mont-Pèlerin, constate avec amertume que le libéralisme a échoué face à son adversaire socialiste. La raison en est, d’après la figure de proue de l’Ecole autrichienne, que le premier n’a pas su, contrairement au second, s’imposer en tant qu’utopie. La faute en incomberait aux économistes libéraux eux-mêmes, qui se sont enfermés dans un rôle d’experts débattant d’enjeux techniques, là où le socialisme a été capable de promouvoir un véritable idéal. Hayek réclame ainsi l’émergence d’un libéralisme de combat, capable d’emporter non seulement les têtes mais aussi les cœurs.

Bien entendu, les idées libertariennes existent déjà depuis longtemps et puisent leurs sources dans des écrits aussi variés que ceux de Thomas Jefferson, Henry David Thoreau, Lysander Spooner ou encore Herbert Spencer. Néanmoins, l’après-guerre constitue le moment où le libertarianisme éclot en tant que mouvement (le mot apparaît d’ailleurs à cette période-là) suite à l’appel d’Hayek, profitant d’un contexte politique favorable et de l’apparition de figures intellectuelles charismatiques qui l’incarneront pendant plusieurs décennies.

Murray Rothbard et Ayn Rand : deux incarnations charismatiques du libertarianisme

Car le libertarianisme, c’est d’abord une galerie de personnages fantasques, voire totalement farfelus, au premier rang desquels figurent Murray Rothbard et Ayn Rand. Le premier, économiste et disciple de Ludwig von Mises, défend un anarcho-capitalisme radical dans lequel l’Etat serait aboli et ses fonctions assurées par le marché. La seconde, fondatrice du courant objectiviste et romancière à succès (Atlas Shrugged et The Fountainhead sont des best-sellers aux Etats-Unis), prône une société individualiste, fondée sur l’ « égoïsme rationnel », face à toute forme de collectivisme ou de coercition. Objet d’un culte quasi sectaire, elle réunit autour d’elle un cercle d’adorateurs – dont a notamment fait partie Alan Greenspan – qui lui obéissent au doigt et à l’œil.

Mais ces figures hautes en couleurs ne doivent pas faire oublier que le libertarianisme est un courant idéologique et sociologique puissant (13 % des Américains se reconnaissent dans ses idées d’après différentes études d’opinion citées dans l’ouvrage), dont l’histoire mouvementée est parfaitement relatée par Sébastien Caré. Les alliances nouées au fil du temps par les libertariens montrent bien leur difficulté à se situer sur l’échiquier politique : rupture avec les républicains et la nouvelle droite au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, auxquels était reproché leur interventionnisme impérialiste, soutien à Barry Goldwater au milieu des années 1960, alliance avec la nouvelle gauche à la fin des années 1960 autour de l’opposition à la guerre du Viêtnam et de la défense des libertés individuelles, autonomisation dans les années 1970 avec la création du Parti Libertarien et du Cato Institute, entrisme au sein de Parti Républicain depuis les années 1980.

Une idéologie protéiforme

Ces revirements s’expliquent d’autant mieux que, sous le socle commun de l’antiétatisme, se cachent de profondes divergences. Divergences sur les idées d’abord : des questions comme la politique étrangère (Rothbard était viscéralement isolationniste tandis qu’Ayn Rand considérait que les interventions armées contre le communisme étaient moralement justifiées), l’immigration, l’IVG ou encore la peine de mort sont loin de faire consensus au sein des libertariens.

Divergences sur la stratégie à adopter ensuite : faut-il prôner un changement radical ou des réformes graduelles pour arriver à la société utopique à laquelle ils aspirent ? La priorité est-elle d’influencer les décideurs politiques ou d’éduquer les masses ? Le Parti Libertarien doit-il être le principal vecteur des idées du mouvement ou leur popularisation passe-t-elle par un noyautage des deux grands partis américains ?

Un reflet de l’Amérique

Au final, Les libertariens aux Etats-Unis est une fascinante socio-histoire de la philosophie libertarienne, première du genre en ce qu’elle ne se contente pas d’en disséquer les idées mais en dresse également une analyse des acteurs et des stratégies.

Elle reflète également l’incroyable diversité sociologique, politique, culturelle et géographique des Etats-Unis. En effet, qu’ont en commun l’entrepreneur bobo californien, le conservateur individualiste texan et l’universitaire de la Côte Est travaillant pour le Cato Institute, si ce n’est de se revendiquer du libertarianisme ? Ainsi, malgré toutes leurs différences, les Américains se reconnaissent pour une grande partie dans des idées comme la liberté individuelle, la méfiance envers l’Etat ou encore la confiance dans l’entrepreneur et le marché. Un état de fait qui explique en grande partie la popularité du Tea Party, que l’on aurait beaucoup aimé voir traité dans cet ouvrage rédigé avant l’avènement du mouvement[1].

Notes


[1] Pour une analyse du Tea Party, voir la note d’Henri Hude « Comprendre le Tea Party » publiée par la Fondapol en mars 2011 : http://www.fondapol.org/etude/comprendre-le-tea-party/

Crédit photo, Flickr: –Mike–

Il y a un commentaire

  1. Echa

    Ce qui me frappe le plus, c’est cette cacyrnoe e9nonce9e par Crystal : Si les nombreux programmes fe9de9raux qui rendent les gens apathiques et de9pendants disparaissaient du jour au lendemain, Crystal est persuade9e que les citoyens n’auraient pas d’autre choix que d’eatre concerne9s par le bien eatre de leur communaute9 . Et si ce n’est pas le cas, je me de9me8nerais pour les convaincre que c’est dans leur propre inte9reat .L’expe9rience avait e9te9 tente9e au Royaume-Uni dans une e9mission de te9le9-re9alite9 qui pour une fois avait une utilite9 sociale. Suite aux de9clarations de Cameron sur son concept de Big Society (la meame chose que Crystal ci-dessus : on a pas besoin d’Etat, de services communaux, chacun doit apprendre e0 faire sa part, on peut remplacer les services d’e9tat par une mobilisation des socie9te9s), une te9le9-re9alite9 a voulu tester le concept. Dans une petite banlieue re9sidentielle, on a supprime9 le ramassage des ordures, le nettoyage des rues, le droit au service de cre8che, etc. En e9change, on leur a rembourse9 les impf4ts communaux correspondants. Avec la diffe9rence, chacun devait se de9brouiller pour faire sa part pour tenir propre le quartier et prendre en charge de manie8re commune les proble8mes de chacun au terme d’assemble9es hebdomadaires. Re9sultat : la zizanie au bout de 3 semaines. La femme qui e9le8ve son enfant seul n’a trouve9 personne pour s’occuper de son enfant et du coup pouvait pas faire sa part, ceux qui avaient la chance d’eatre riche et en bonne sante9 ont commence9 e0 montrer du doigt les vieux et les malades en disant qu’ils faisaient par leur part du travail. Au bout de quelques temps le quartier e9tait un taudis et tout le monde re9clamait e0 corps et e0 cris le retour des services municipaux.Bref, les gens sont e9goefstes et fatigue9s : si apre8s une journe9e de travail, on doit, en plus de s’occuper de ses enfants, ge9rer le ramassage des ordures, le nettoyage de la rue, la re9paration des lampadaires et assister une famille qui a besoin de faire garder ses enfants, on pe8te les plombs. Ceux qui veulent e9radiquer l’e9tat se bercent d’illusions sur la nature humaine.

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