Le libéralisme au service de la justice sociale

13.04.2011Jean-Marc DANIEL, Le socialisme de l’excellence. Combattre les rentes et promouvoir les talents, Paris, François Bourin Editeur, 2011, 182 pages, 19 €.

Le retour aux sources

Il existe des socialismes archaïques ; les Français les ont rencontrés. Ils risquent même de les rencontrer à l’avenir… Il existe aussi des socialismes ou des progressismes précurseurs, tels ceux de Saint-Simon, de Kennedy et de Tony Blair. Les premiers refusent l’économie de marché ; ils promeuvent l’égalité en pourchassant la richesse. Les seconds luttent contre la bureaucratie qui étouffe initiatives et talents ; leur ennemi n’est pas la réussite, mais la pauvreté. Comment sortir du « socialisme de la médiocrité » et renouer avec le « socialisme de l’excellence » ? Jean-Marc Daniel répond à cette question en se référant à l’analyse des rentes effectuée par David Ricardo à la jonction des XVIIIème et XIXème siècles, et à ce que l’économiste britannique préconise pour les supprimer : la concurrence.

Sus aux rentes !

Les conservateurs se distinguent des libéraux par leur attachement aux positions acquises, aux rentes de situation. L’aristocratie anglaise du début de la Révolution industrielle vivait de la rente foncière, qui « lui permettait de gagner un revenu supérieur à la valeur de son travail » ; Ricardo indiqua le moyen propre à proportionner le revenu « au travail fourni » : le libre-échange. Le travailleur et le capitaliste – entendons celui qui investit – y trouvent l’un et l’autre leur compte. Malheureusement les socialistes du XIXème siècle ont préféré « ignorer le problème de la rente » et ont « choisi comme champ de réflexion non pas l’affrontement entre d’un côté les rentiers, de l’autre les capitalistes et les travailleurs, mais celui opposant les capitalistes aux travailleurs. »

On aurait pourtant aimé que Jean-Marc Daniel s’attardât davantage sur le mécanisme de la rente, si bien exposé par les Classiques : un terrain fertile se loue plus cher qu’un autre moins favorable à la culture, parce qu’à investissement et travail égal il porte davantage de fruit. De même l’Arabie Saoudite peut-elle exiger des redevances plus fortes que l’Alaska pour chaque baril de pétrole extrait, parce que les coûts d’exploitation y sont bien moindres.

Il est en outre regrettable que Jean-Marc Daniel ne traite pas sérieusement de la principale forme moderne de la rente foncière, celle qui concerne les terrains à bâtir, et du rôle joué par les pouvoirs publics, nationaux et locaux, dans son exacerbation. Cette rente est en France la plus pénalisante de celles auxquelles se heurtent les jeunes ménages à la recherche d’un logement, et une source particulièrement grave d’inégalités et d’inefficacité, à égalité probablement avec « la rémunération de l’oisiveté bureaucratique » (pensons par exemple aux retraites précoces) que l’auteur pourfend à juste titre.

La chasse aux impostures

Jean-Marc Daniel convainc en revanche quand il s’attaque à la « politique monétaire d’imposture », c’est-à-dire à « l’acceptation par les gouvernants de laisser le système bancaire prêter à tort et à travers avec la conviction que l’inflation, généralisée ou sous forme de bulle, corrigera les dérives. » Son analyse des rentes liées à l’inflation sous toutes ses formes (et pas seulement la hausse des prix à la consommation) est très stimulante. Sa flèche acérée atteint son but lorsqu’il écrit : « la finance moderne est devenue un moyen de concentration de masses excédentaires de monnaie en faveur de certains opérateurs plus habiles, mieux informés ou plus chanceux que d’autres. » Surtout, le même outil d’analyse, aussi simple qu’efficace, lui permet de rendre compte aussi bien des subprimes, des rémunérations délirantes de certains traders, de l’excessive croissance des dettes publiques, ou de l’utilisation abusive de la notion de « service public » pour justifier des privilèges et les abus commis pour les défendre.

En fait de propositions de solutions, Jean-Marc Daniel n’hésite pas à s’attaquer à des tabous. Il écrit par exemple que « le statut de la fonction publique doit disparaître ». Et remarque avec malice que « la social-démocratie suédoise a aboli le statut de la fonction publique dans son pays. » Les socialistes français, qui ne manquent pas une occasion de citer le modèle scandinave, sont-ils prêts à suivre les sociaux-démocrates suédois sur ce terrain ?

Plus provoquant encore : Jean-Marc Daniel dénonce « une gigantesque bureaucratie de l’évaluation » qui permet à l’administration de se regarder le nombril, ou encore une décentralisation « devenue le moyen de constituer des féodalités sortant régulièrement de leur rôle ». En préconisant de « repenser la décentralisation en termes de déconcentration, c’est-à-dire de responsabilités confiées à des échelons locaux et non à des baronnies dispendieuses », l’auteur nomme des phénomènes bien connus. Ou comment le thème de la « démocratie locale » permet de couvrir des pratiques parfois irrationnelles et une opacité de fonctionnement liée à l’enchevêtrement des compétences.

Qui mènera la lutte ?

Pour mener les réformes nécessaires, Jean-Marc Daniel ne fait pas grande confiance à la droite qui, selon lui, « par nature aime l’ordre et craint le mouvement, même quand il est libéral ». L’affirmation, comme toute opinion, est discutable. Jean-Marc Daniel observe toutefois que ni le rapport Camdessus, ni le rapport Attali n’ont débouché sur de réels changements : « derrière ces palinodies, la raison de ces échecs est toujours la même : à en croire nos dirigeants politiques, le peuple, naturellement et intrinsèquement conservateur, n’est pas mûr pour de vraies avancées libérales ». Alors ? Alors, l’auteur se verrait semble-t-il assez bien en conseiller d’un Tony Blair à la française qui permettrait à notre pays « de passer de la triste et étouffante social-bureaucratie à la vraie et moderne social-démocratie ». Nul ne lui interdit de rêver…

Jacques Bichot est économiste, professeur émérite à l’Université Lyon-3.

 

Crédit photo, Flickr: Dubwise Version

Il y a 2 commentaires

  1. Jacques camredon

    Monsieur Jacques BICHOT, bonsoir,
    Suite à votre article sur le Figaro du 6 Avril, relatif aux économies possibles sur la gestion de la Sécutité Sociale, je me pose des questions sur le prix de revient de l’entretien des nombreux châteaux que possédé cet organisme, sur le coût de fonctionnement des Cliniques que possédé le dit organisme et du conflit d’intérêts qui en découle, sur l’intérêt d’une privatisation de la gestion de la Sécurité Sociale. Seule la concurrence est susceptible de faire baisser les couts, ainsi que vous l’écrivez dans le présent article. Imaginons que les sociétés d’assurances, anonymes ou mutualistes, avec le mémé cahier des charges, gèrent tous dossiers, maladie, longue maladie, accidents du travail, incapacité de travail, etc…
    Eux qui déplacent un expert pour vérifier mémé un bris de pare brise…
    Combien de milliards seraient économisés ?
    En fait pourquoi la France n’applique t-elle pas la régle européenne en matière d’assurances sociales, régle qui impose la mise en concurrence
    De la gestion des prestations ?
    Si vous pouvez me répondre, je vous indique mon adresse Mel :
    Gjc1783@aol.com
    Avec ma parfaite considération.

    Jacques camredon
    Des de Droit Public
    Ancien Chargé de Cours
    À l’Université de Strasbourg

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