Le Front national et les dangers de rabattre l’ancien sur le nouveau

7088998153_4d8517c070_zAlors que les derniers sondages indiquent une candidate Front national en tête des intentions de vote au premier tour de la présidentielle, il est bon de s’arrêter sur la montée en puissance de ce parti et d’essayer de comprendre comment il a pu imposer sa vision sur la scène politique française. L’entreprise, louable, de Michel Eltchaninoff dans son dernier livre, Dans la tête de Marine le Pen, s’inscrit dans ce projet. Loin d’une littérature d’anathèmes qui, si elle rassure à bon compte, ne parvient pas à analyser la nouveauté de la situation politique, le philosophe entend prendre au sérieux le parti d’extrême-droite. Il cherche à mettre en évidence les fondements intellectuels de sa dirigeante afin d’expliquer la ligne de conduite idéologique du Front national. A l’origine de son analyse se trouve la question, essentielle, de savoir si le Front national a changé ou s’il se réfère au même système de pensée caractéristique de l’extrême-droite.

Autant le dire d’emblée, le livre apporte peu d’éléments nouveaux à notre compréhension du Front national. Il faudrait même aller plus loin et dire qu’il ne permet pas de saisir les nouveaux phénomènes à l’œuvre dans la montée du Front national. Le premier défaut qui frappe le lecteur, dès le premier chapitre, c’est la faiblesse de l’idéal-type retenu pour définir la pensée d’extrême-droite. S’appuyant de manière arbitraire sur quatre piliers intemporels « la terre, le peuple, la vie, le mythe » (p. 23), il établit un paradigme peu opérant. L’auteur, s’il fait mine de garder des réserves devant chacun de ces thèmes pris isolément, défend l’hypothèse que « lorsqu’on les additionne, et si on les accorde sous le signe d’une haine contre le règne du droit et du progrès, ils forment un tout reconnaissable » (p. 29). Il y aurait une saisie apodictique du caractère extrémiste d’une pensée. On ne peut alors que s’interroger sur les mutations de cette pensée, sur les rapports avec la pensée conservatrice, réactionnaire, nationaliste, raciste, chacune prise individuellement. On s’étonne surtout de l’absence de référence aux innombrables débats au sujet des tentatives de définition de l’extrême-droite.

Ensuite, l’auteur défend l’idée que l’idéologie du Front national et celle de Marine Le Pen n’ont pas changé ou, plus précisément, qu’elles puisent au fonds idéologique commun de l’extrême-droite mais pour y retenir d’autres arguments que du temps de son père. Si la thèse est intéressante et défendue aujourd’hui par de nombreux spécialistes, il ne paraît pas évident de s’arrêter longuement sur un antisémitisme subliminal. Cela donne des passages aussi alambiqués que le suivant : « Marine Le Pen n’est peut-être pas antisémite. On ne peut non plus démontrer que son discours l’est, puisqu’elle ne conclut jamais par une accusation contre une mainmise juive sur l’économie, la politique et la culture » (p. 135). L’auteur infère donc l’antisémitisme de Marine Le Pen du fait qu’elle est la fille de son père. Il ne s’agit pas de nier la réalité de l’antisémitisme existant au Front national. Pour autant, il est pour le moins audacieux d’en faire un élément structurant de l’idéologie de la dirigeante de ce parti politique.

41KTR5jG+1L._SX292_BO1,204,203,200_L’auteur réalise le même tour de force avec son chapitre sur le « ni droite, ni gauche ». S’inspirant des travaux contestés de Zeev Sternhell (p. 119-120), il voit une continuité dans le refus de la bipartition politique de l’Action française et d’autres mouvements d’extrême-droite de la Troisième République – Doriot et Déat sont cités (p. 125) – et celui du Front national de Marine Le Pen. Comme l’historien israélien, Michel Eltchaninoff voit dans l’idéologie de Marine Le Pen la victoire du nationalisme-révolutionnaire (p. 126). Pourtant, plaquer le fascisme, ou un succédané, sur la pensée de Marine Le Pen semble une nouvelle fois passer rapidement sur, d’une part, la complexité du concept de fascisme et, d’autre part, sur les fondements de l’idéologie de Marine Le Pen.

Au final, l’auteur cherche avant tout à démontrer que le Front national n’a pas changé, ou plutôt que si le discours a évolué, les références idéologiques, tout en étant autres que du temps de Jean-Marie Le Pen, puisent toujours aux mêmes sources. Il serait toujours le cheval de Troie des idées d’extrêmes-droites nées durant la Troisième République et qui ont connu leur apogée dans les années 1930 et sous Vichy. Malgré des développements intéressants sur la vision géopolitique de Marine Le Pen, sur sa fascination pour Vladimir Poutine, sur la question du rejet de l’Islam et, surtout, sur les différences entre le père et la fille, l’auteur donne, néanmoins, à voir dans Marine Le Pen l’énième représentante d’une extrême-droite qu’un lecteur taquin qualifierait d’essentialiste, en dépit des mises en garde[1]. Marine Le Pen, visage aimable de la peste brune ?

Il ne s’agit pas de nier la permanence des réalités historiques qui ont façonné le système de pensée de Marine Le Pen et d’une partie de la direction actuelle de son parti. Outre les nostalgiques du fascisme et du nazisme, le Front national abrite des racistes et des antisémites, des partisans de la prise du pouvoir par la force et des adeptes de la théorie du complot. Par ailleurs, la « préférence nationale » doit être comprise comme une traduction polie de la xénophobie et l’usage qui est fait par Marine Le Pen de la « laïcité » fait dévier celle-ci de son acception originale pour en faire une arme au service de son idéologie. Mais en voulant plaquer l’ancien sur le neuf, l’auteur passe à côté des inspirations populistes de Marine Le Pen. Par ailleurs, il ignore complètement l’influence de Florian Philippot et d’autres personnes, venues de la gauche souverainiste, qui exercent une influence sur celui des idées et notamment sur le plan économique et sur le plan des références politiques. Michel Etchaninoff avait commencé à évoquer la transformation de la « matrice idéologique survivaliste » de Jean-Marie Le Pen en matrice idéologique de défense du « petit peuple ». En ayant senti cette nouveauté, il fallait creuser son analyse et ne pas se contenter de dire que tout change, pour conclure que rien n’a changé (p. 190).

Finalement, refuser de voir dans le Front national l’ampleur des nouveautés idéologiques et la recomposition inédite qui voit peut-être le jour, constitue un acte rassurant sur le plan psychologique, puisqu’il permet de se tranquilliser à bon compte, mais problématique sur le plan politique. Il est, en effet, un peu court de dire que Marine Le Pen « a seulement déplacé les meubles » (p. 193). Comprendre les ressorts idéologiques du Front national actuel est un impératif, encore faut-il se donner les moyens de mener à bien ce projet.

 

 

[1] http://www.revuedesdeuxmondes.fr/michel-eltchaninoff-marine-pen-veut-lutter-contre-decerebration-etres-humains/

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