Le Front à l’international

6362901657_f9703ef44e_bMagali Balent, Le monde selon Marine. La politique internationale du Front national entre rupture et continuité, Paris, Armand Colin/IRIS, 2012.

Dans leur dernier ouvrage, Marine le Pen [1], Caroline Fourest et Fiametta Venner omettaient de traiter la vision internationale du Front national, laissant accroire qu’elle était inexistante. Palliant ce manque, l’ouvrage de Magali Balent nous renseigne sur les positions du parti en matière d’affaires étrangères. Un livre court, incisif qui n’oublie jamais de distinguer les postures d’opportunités des ancrages idéologiques. L’auteur fournit ainsi une partie de la réponse à la question récurrente « Le Front a-t-il changé ? ». Si un repositionnement a été opéré, il cohabite, sur le plan idéologique, avec des idéaux identitaires inchangés.

Une vision nationale de l’international

Au Front, la politique internationale est avant tout conçue comme un volet de la politique nationale. Concernant les relations de la France avec le reste du monde, le message est double : il prône le repli sur soi et affirme la supériorité de son pays (p. 15).

Un principe : respect de la souveraineté

S’il faut retenir un principe d’action intemporel dans la géopolitique du FN,  et ce depuis sa fondation par Jean-Marie le Pen, c’est celui de la souveraineté des peuples. Le Front national affiche ainsi son soutien aux Serbes (alors qu’il était initialement proches des Croates, catholiques), à l’Irak de Saddam Hussein, à  la Russie poutinienne et à tous les États-Nations qui s’opposent à l’ingérence des puissances occidentales. La souveraineté fait ainsi figure de point cardinal de toute politique internationale.

Les nations contre « l’Empire »

Dans le discours du Front, l’État-nation est décrit comme l’instance définitive, celle au-dessus de laquelle il ne peut exister d’autres institutions décisionnelles. Face aux nations ou plutôt au-dessus d’elles, l’ « Empire » travaille à sa perte. Pour éclairer cette conception du monde, Magali Balent aurait pu citer l’intellectuel d’extrême-droite Alain Soral qui, dans Comprendre l’Empire [2],  formule la doctrine actuelle du parti de manière limpide. Les nations seraient ainsi menacées par un complot mondial d’une oligarchie (judéo-financière) visant à établir leur domination au sein d’un ordre mondial. Si Marine Le Pen ne reconnaît pas toujours l’influence de Soral, il a cependant joué un rôle essentiel dans la formalisation de la nouvelle vision internationale du Front national.

Contre l’Europe « fédérale », l’Europe des peuples

Une fois posés ces fondamentaux, on comprend mieux le rejet viscéral d’une Europe jugée fédéraliste, où les États acceptent de déléguer une part de leur souveraineté à Bruxelles. Aux yeux du FN, l’Union européenne s’apparente à une construction totalitaire (p. 38), un cheval de Troie de la mondialisation et de l’américanisation, termes devenus synonymes dans le discours frontiste. A l’inverse, l’Europe des peuples ferait droit à l’idéal d’une « plus grande France » pleinement souveraine. La défense d’un partenariat avec la Russie, et d’une manière générale d’un arc septentrional, appartient également à ce projet censé remplacer l’Europe fédérale représentée par l’axe Berlin-Paris (p. 41).

Une Europe identitaire

Si elles doivent demeurer souveraines, les nations européennes n’en forment pas moins une communauté aux yeux de l’extrême-droite. Comme l’écrit Magali Balent, pour le Front, « l’Europe demeure un espace identitaire dont la vocation est de rassembler des peuples « de civilisations voisines » qui partagent un passé, une destinée, mais aussi une culture en commun » (p.34). Cette vision d’une Europe chrétienne, blanche, unie par un passé en grande partie fantasmé fait apparaître l’influence « gréciste » et mégrétiste sur le projet de Marine Le Pen. La présidente du Front reprend en cela les idées développées par son père en leur donnant toutefois une inflexion plus sociale. Il s’agit en définitive de défendre les acquis matériels et immatériels des Européens.

Les relations internationales, instrument de présidentialisation

Au-delà de ces permanences idéologiques, Marine Le Pen voit avant tout dans les affaires étrangères un moyen de s’assurer une stature présidentielle. Une grande partie du discours et de l’action de Marine Le Pen et de ses proches – comme la visite de Louis Aliot en Israël – a pour but de rendre crédible et acceptable le projet du Front. Il ne convient pas à ce sujet de parler de dédiabolisation – les fondamentaux demeurent – mais de double discours inspiré par un certain pragmatisme électoral.

La visite de la présidente du Front à New-York est à cet égard parlante. Tout en dénonçant le système oligarchique mondial, Marine Le Pen n’hésite pas à donner des gages à ses protagonistes. Elle affiche par ailleurs certaines convictions humanitaires sur un ensemble de sujets mettant pourtant en jeu la sacro-sainte souveraineté des Etats (Tchétchénie en Russie, Tibet en Chine, Syrie, etc.…). C’est donc au prix d’une certaine incohérence que Marine le Pen tente d’acquérir une crédibilité dans le domaine international.

Cette volonté de rassurer sans pour autant renier la frange la plus dure de ses collaborateurs (identitaires, nationalistes-révolutionnaires, catholiques traditionnalistes) la fait marcher  sur une ligne de crête dont l’étude doit se faire avec la plus grande minutie.

Jean Senié

Crédit photo: Flickr, Marine Le Pen 2012


[1] FOUREST Caroline avec VENNER Fiammetta, Marine Le Pen, Paris, éditions Grasset et Fasquelle, 2011.

[2] SORAL Alain, Comprendre l’Empire. Demain la gouvernance globale ou la révolte des Nations, Éditions Blanche, 2011.

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