Le communisme, c’est long… surtout vers la fin!

7.09.2011Romain Ducoulombier, De Lénine à Castro. Idées reçues sur un siècle de communisme, Paris, Le Cavalier Bleu, 2011.

Les historiens ne manquent pas de métaphores quand il s’agit de décrire leur « métier ».

La plus fréquente, et ressassée jusqu’à l’écoeurement, est celle de l’artisan qui, comme dans le système des jurandes et des maîtrises, n’acquiert sa science et son tour de main que très progressivement, en franchissant des étapes obligées. La thèse vaut ici le chef d’œuvre –il est interdit de sourire-.

D’autres décrivent l’historien en alchimiste, en spirite faisant parler les morts, en profanateur de sépultures, en contre-magicien défaisant les légendes dorées et noires, …

Portrait de l’historien en astronome

A ce riche registre d’images, on voudrait en ajouter une, astronomique.

A notre sens, il existe en effet trois catégories d’historiens.

Les premiers étudient les étoiles disparues, celles qui ont dès longtemps quitté le ciel que nous voyons. Ils nous révèlent, au sens propre, que le temps passe, qu’il n’est pas plus d’éternité dans l’espace que sur terre, et que des rapports mystérieux gouvernent les successions stellaires aussi bien qu’humaines.

D’autres se consacrent à des étoiles bien visibles, dont la rotation reste rapide, pour en faire l’archéologie, voire en prédire la fin –supernova ou trou noir-.

Enfin, il est des historiens qui s’attachent à des étoiles mortes, mais encore visibles à l’œil nu. Ceux-là dérangent. Iconoclastes en puissance , ils commettent sacrilèges sur sacrilèges, ne cessent de nous répéter « le roi est nu », ou plutôt « le roi est mort, et vous ne voulez pas le savoir ».

L’étoile morte du communisme

Les historiens du communisme relèvent de cette dernière catégorie.

A ceci près qu’ils nous tiennent, eux, à peu près ce langage : « le roi est mort, vous le savez , et vous n’en tirez pas toutes les conséquences ». Précision utile : on ne parle ici que des historiens qui examinent le phénomène communiste en toute liberté, non de ces savants-militants qui nient que le communisme soit une idée à corrosion -à corruption- inévitable et criminelle.

Historiciser le communisme

Romain Ducoulombier n’est pas de ces nostalgiques du temps des camarades, de l’ouvriérisme et de l’enrégimentement idéologique.

Il s’efforce en effet dans son dernier livre d’historiciser le communisme. C’est-à-dire de le circonscrire dans le temps, sur une période qui court de la fin du XIXe siècle au début du XXIe, et de le mettre à distance, en écrivant que « pour la génération d’historiens aujourd’hui la plus jeune », les débats sur les rapports entre communisme et fascisme, et plus globalement sur l’interprétation du phénomène communiste lui-même « ont perdu […] l’enjeu existentiel qu’ils comportaient au siècle dernier[1] ».

Le communisme n’est pas l’égalité

L’historien ouvre du reste son ball-trap des idées reçues en attaquant l’affirmation selon laquelle le communisme serait « une idée vieille comme le monde[2] ».

L’aspiration à l’égalité réelle des conditions, ou à l’égalité dans la répartition des moyens de production –ce n’est pas la même chose !- ne date certes pas de l’âge industriel. Babeuf est là pour le montrer.

Mais le communisme tel que le XXe siècle l’a connu, s’il s’est (comme un bon parlementaire français du XVIIIe siècle!) inventé des traditions et des généalogies imaginaires en remontant jusqu’à Platon, est bien né à la fin du XIXe siècle. Il s’est développé à partir -ou plutôt autour- de la pensée de Marx, dont Romain Ducoulombier montre bien qu’elle « a été simplifiée et interprétée au point d’être trahie[3] ».

De quoi le communisme est-il le nom

Cette historicisation posée, il devient facile de répliquer aux sinistres farceurs qui prétendent remettre l’hypothèse communiste au cœur du débat public qu’ils enrôlent sous leur bannière des vues, des idées qui n’ont rien de communiste…

Ainsi d’Alain Badiou, dont les idées doivent moins à Marx qu’elles ne relèvent d’un étrange anarcho-étatisme, à la fois internationaliste dans l’expression, très franco-français pour le fond, et conspirationniste quant au raisonnement…

Une synthèse stimulante et nuancée

Pour le reste, pas de révélations dans ce livre, qui se veut avant tout une synthèse stimulante sur un siècle de communisme.

On y rappelle par exemple que la crise de 1929 fut, pour le Parti communiste français, une forme de bénédiction, en ce qu’elle semblait valider les thèses marxistes sur l’épuisement du capitalisme, ou que les premiers camps de « travail correctif » ou de concentration furent créés en Russie à l’époque de Lénine[4].

Romain Ducoulombier ne sombre pas cependant dans le piège du livre à charge, qui serait surtout une facilité s’agissant du communisme : en matière d’horreurs, de déshumanisation, d’aveuglements et de mensonges d’Etat, on y a en effet l’embarras du choix…

Il ne tait certes rien des crimes du communisme, en URSS, en Chine ou ailleurs. Mais, précis, il insiste sur ce paradoxe qui veut que le goulag ne soit devenu, en Occident, l’illustration de l’inhumanité du système soviétique que dans les années 1960-1970, alors que les camps de travail forcé ne fonctionnèrent à très grande échelle qu’à l’époque stalinienne.

Il observe aussi qu’ « une forme de société de consommation [avait] émerg[é] au sein même des sociétés socialistes, en particulier à partir des années 1950[5] », ce qui nuance quelque peu l’image d’Epinal des « files d’attente » et des « privations » quotidiennes.

L’esprit de collection

Faut-il taire cependant un regret qu’inspire la lecture de ces Idées reçues sur un siècle de communisme ? Il semble que la pari initial de la collection créée par les éditions « Le Cavalier bleu » n’y soit pas complètement tenu.

A l’origine, il s’agissait en effet pour des chercheurs de prendre le contrepied de lieux communs sur une question, un pays, un problème. Farida Adelkhah s’était par exemple pliée avec bonheur à cet exercice s’agissant de l’Iran.

Or, le texte de Romain Ducoulombier ne répond pas toujours à cette exigence formelle du contrepied, ce qui ôte un peu d’agrément à la lecture.

Pour retourner systématiquement certains lieux communs sur le communisme, il aurait peut-être fallu « sortir du bois » plus nettement et rompre avec la circonspection qui distingue, dit-on, les vrais chercheurs.

On se gardera donc de faire de nos regrets un reproche à l’auteur… Sinon pour remarquer que sa relative prudence accrédite, a contrario, l’idée que le communisme « n’a pas [complètement] perdu sa charge affective[6] » en France. Comme aurait pu le dire Woody Allen, le communisme, c’est long… surtout vers la fin !

David Valence est responsable du blog Trop Libre

Crédit photo : Flickr,  serguei_30


[1] P. 93

[2] P. 19

[3] P. 26

[4] Ces premiers « camps » disparurent pour la plupart au cours des années 1920.

[5] P. 131

[6] P. 156

Il y a 2 commentaires

  1. Roger Nifle

    Pour reprendre votre dernier paragraphe on pourrait croire que vous pensez que le communisme aurait perdu sa charge affective. D’abord il existe effectivement une nostalgie dans les milieux militants. Ensuite, la référence appuyée au CNR ne peut quand même laisser ignorer les pactes qui ont été conclus et qui sont implicitement vénérés. Enfin je vous communique ce lien qui montre qu’une forme de manichéisme qui ne prononce pas le mot ni ne se réfère d’évidence à des idéaux du communisme est en train de se répandre dans les esprits. Elle devient la doxa implicite d’une grande majorité qui couvre un large spectre politique. Il suffit de lire les commentaires des lecteurs.
    Ca c’est un phénomène important, symptôme d’inquiétude mais justement générateur d’inquiétude donc auto entretenu. Je ne vois pas grand chose qui ait une dynamique équivalente selon un cercle vertueux plutôt qu’un cercle vicieux. Les discussions techniques sur la crise ne me semblent pas avoir le souffle capable de s’opposer au manichéisme qui prolifère.
    http://blogs.mediapart.fr/blog/raoul-marc-jennar/050911/gauchedroite-un-clivage-depasse

  2. eric

    pour les personnes qui ne seraient pas au courant le communisme à excellement fonctionné dans l’état du kerala en inde pendant au moins 30 ans et ce dernier à été l’endroit le plus riche de l’inde,mais évidemment cette richesse est collective et non individualiste. .Un excellent journaliste prix albert londres Jean Bertolino,àexpliquer que la birmanie,la chine et d’autres,n’ont plus rien de communisme et qu’il n’y a qu’un cheveux entre le national communisme et le national socialisme d’ailleurs le capital ne s’y est pas trompé pour faire des affaires en chine.Le stalinisme est plus proche de la description de cet excellent journaliste.

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