Le « Made in France » ou la magie de Noël

Consommer français : une vieille ficelle

« Produit en France » : depuis la sortie de François Bayrou sur la réindustrialisation de notre pays le 4 décembre dernier, l’étiquette est devenue étendard. Las ! Les mailles en sont déjà bien usées. Georges Marchais avait déjà fait du « Produisons français ! » son slogan de campagne lors de l’élection présidentielle de 1981. Dans les années 1990, le Front national lui emboîtait le pas, proposant de « produire français avec des Français ». A la même époque, sur un ton plus léger, les spots publicitaires des chambres de commerce nous rappelait à notre devoir de consommateur-citoyen par le fameux « Nos emplettes sont nos emplois. »  Comment expliquer le retour cyclique de l’injonction à acheter des marchandises nationales ? Est-elle une solution à la crise que traverse l’industrie française ?

 

Un clin d’œil au monde ouvrier

La récente poussée de patriotisme marchand est avant tout une réponse politique à la détresse d’une grande partie du monde ouvrier. Il faudrait en effet être aveugle pour ignorer le problème majeur que constitue la désindustrialisation du travail en France. Les fermetures d’usines, les délocalisations et leur cortège de drames humains ne sont pas, comme le prétendent certains, un simple marronnier destiné à émouvoir les spectateurs du journal de 20 heures. De 5,3 millions de postes en 1980, l’emploi industriel français est tombé à 3 millions fin 2010, soit une régression de plus de 40% en l’espace de trente ans. Ce déclin ouvrier a redessiné le paysage électoral français, permettant au Front national de s’implanter durablement dans les régions de tradition industrielle.  Comment s’étonner que les candidats à l’élection présidentielle tentent à leur tour de se rallier cet électorat désabusé en défendant, du moins dans les mots, la production nationale ?

 

« Industrithon »

Au-delà du vote ouvrier, le « Made in France » agit tel un message subliminal sur l’inconscient collectif français, en proie au doute sur le devenir d’un pays en pleine mutation. À l’heure où la mondialisation secoue les anciennes structures économiques, où la construction européenne vacille sur ses fondations, où le projet républicain est mis à l’épreuve par le repli communautaire, le sentiment national est un moteur efficace de mobilisation de l’électorat.

Il n’est pas non plus accidentel que l’invitation à soutenir la production française intervienne à quelques semaines des fêtes de Noël. Vieux fond catholique oblige, l’Avent est une période où les Français sont de longue tradition sensibles aux questions de solidarité. Dans ce contexte, le « Made in France » fait figure de formule magique conjuguant les thèmes porteurs la réindustrialisation, du patriotisme économique et de la solidarité nationale face aux rigueurs de la crise.

Cet appel aux allures de téléthon industriel relève, selon le degré de cynisme de ceux qui le lancent,  de l’illusion voire de l’illusionnisme.  Depuis Adam Smith, l’on sait que commerce et bons sentiments sont étrangers l’un à l’autre. Si les consommateurs français sont susceptibles d’élans charitables, leurs achats demeurent guidés par le rapport qualité-prix des produits, quelle que soit leur provenance. En améliorant ce rapport, la division internationale du travail a permis aux Français d’augmenter considérablement leur pouvoir d’achat. Gageons qu’ils ne le sacrifieront pas de bonne grâce sur l’autel du  « Made in France ». Le même ouvrier qui pleure la fermeture de son usine n’est-il pas le premier, pouvoir d’achat oblige, à acheter les produits chinois dans la grande surface d’à côté ? Dans le même individu coexistent ainsi un consommateur et un producteur aux intérêts opposés.

Déclin de l’emploi industriel : la mondialisation n’est pas en cause

Au problème réel du déclin de l’emploi industriel, l’appel à consommer français apporte une mauvaise réponse, fondée sur un diagnostic erroné.  De fait, la règle simpliste qui veut que la production de marchandises sur notre territoire se traduise par le maintien de l’emploi est un leurre. À moins de revenir au temps des manufactures colbertiennes, nous sommes forcés d’accepter que pour survivre, nos entreprises doivent constamment améliorer leur productivité. Cela passe par la mécanisation et l’optimisation des processus de production. De ces impératifs aux noms barbares, de ce processus de « destruction créatrice » analysé par Schumpeter, découle inévitablement la suppression des postes les moins profitables. La transformation de l’appareil productif national est ainsi la cause première du déclin de l’emploi industriel en France, loin devant la concurrence internationale. Contre ce donné, le « consommer français » ne peut rien. D’autant que la division internationale du travail fait que presque tout produit fini est désormais un assemblage de pièces d’origines diverses. Qu’est-ce en fin de compte qu’un « produit français » ?

Réindustrialiser, c’est possible !

Est-ce à dire que, pris entre les impératifs contradictoires de la production nationale et de la consommation au meilleur prix, notre industrie et nos ouvriers sont condamnés ? Certainement pas. Mardi dernier, le président de la République a rappelé à juste titre devant les ouvriers de l’usine Rossignol de Sallanches que, pour être riche en emplois, le travail industriel devait se concentrer sur la création de valeur. Cela implique que nos industries se spécialisent dans les domaines de pointe, où nous sommes les plus concurrentiels, où le savoir-faire de nos ouvriers est irremplaçable. L’implantation de Toyota à Valenciennes, le retour de Rossignol à Sallanches nous montrent qu’il est possible de conserver et même d’attirer en France l’investissement industriel et les emplois qui l’accompagnent, à la faveur notamment des coûts croissants du transport international.

L’impératif de mobilité

Dans la compétition mondiale, nos ouvriers ont des compétences à faire valoir, qu’il faut utiliser à plein. En la matière, seul le mouvement est payant.  Au lieu d’attendre que nos usines se fassent cueillir comme des fruits murs faute d’être concurrentielles, il est indispensable d’améliorer la productivité du travail. Cela implique d’organiser la mobilité des métiers à faible valeur ajoutée vers les des postes plus pointus. A cette fin, notre système de formation professionnelle doit être considérablement amélioré pour permettre aux ouvriers d’acquérir de nouvelles techniques. Cela passe aussi par une transformation radicale du rôle des syndicats français : les grandes centrales surinvesties dans le rapport de force contre le patronat doivent organiser un système efficace de formation et de reclassement par branche et par région pour amortir le choc que constituent les fermetures d’usine.

La meilleure défense c’est l’attaque

En définitive, face à la désindustrialisation, la solution de repli qu’est le « consommer français » ne conduit qu’à différer le moment de la capitulation. De fait, nous ne défendrons notre industrie et de nos emplois qu’en passant à l’offensive. Le sentiment d’appartenance nationale, la solidarité naturelle qui en découle avec des ouvriers en souffrance ne doit pas servir de prétexte à la construction de nouvelles lignes Maginot. Ils nous invitent au contraire à conduire une politique d’innovation conquérante, à laquelle les travailleurs doivent être associés. Au lieu d’entretenir les ouvriers dans l’illusion du « Made in France » le légitime élan de solidarité nationale dont ils sont l’objet impose un devoir d’efficacité et de pragmatisme.

Alexis Benoist

 

Crédit photo: flickr Clearly Ambiguous

Il y a 6 commentaires

  1. Thinkbetter

    Les industriels produisent/délocalisent en Chine ( un exemple parmi d’autres) parce que la main d’oeuvre est moins chère car elle n’obéit pas aux mêmes règles ( retraite, sécurité sociale, temps de travail, propriété intellectuelle…). Une main d’oeuvre moins-chère en dehors du territoire français permet de produire moins chère et de revendre en France les produits en augmentant sa marge. C’est donc une conséquence de la mondialisation. La mondialisation est une cause du déclin industriel en France. On a deux choix pour redevenir compétitif : abandonner notre modèle social ou bien changer le modèle politique et social de la Chine ( par exemple). On travaille à la deuxième solution en coupant les robinets énergétiques à la Chine ( Irak, Afghanistan, Libye… Iran est ensuite sur la liste) pour provoquer un choc majeur nécessaire à toute révolte populaire.

  2. LE COULS

    Bonjour,
    votre analyse dit que la disparition d’emplois industriels est en lien avec la mécanisation. Ceci impliquerait que le nombre d’emplois industriels décroit partout dans le monde. Or cela est faux.
    Schumpeter aurait raison en Europe, et tort en Chine? En fait votre analyse oublie le caractère social: la Chine (entre autres) fait du dumping « social ».
    Un think-tank libéral comme Fondapol devrait appeler à une concurrence « libre et non faussée ». Or les Chinois faussent le jeu en maintenant des dépenses sociales très faibles.
    Le vrai libéralisme est de corriger ce déséquilibre aux frontières. Loin d’être du protectionnisme, cette mesure m’apparaît préserver une concurrence non faussée.
    Ou alors exigeons le vrai libéralisme, total: après la libre circulation des marchandises et des capitaux, exigeons la libre circulation des hommes! Bizarre que vous n’en parliez pas… Vous avez probablement peur de perdre à votre tour votre emploi dans ce cas. Par contre pour l’emploi des ouvriers, c’est « inévitable »…

  3. alexis benoist

    Bonjour et merci pour vos commentaires.
    Vous avez raison : la concurrence des pays émergents met notre industrie à rude épreuve et les distorsions de concurrence existent. A cet égard, les règles du commerce international pourraient sans doute être améliorées.
    Mais la mondialisation des échanges n’est pas la première cause de désindustrialisation du travail, loin s’en faut.
    Par ailleurs, je maintiens que l’investissement dans les métiers à forte valeur ajoutée et dans nos domaines d’excellence est la meilleure des protections. L’Allemagne y parvient. Pourquoi pas nous ?

  4. Jean-François Théry

    Il y a une donnée qui manque dans votre analyse . La désindustrialisation résulte aussi (surtout ? ) de l’insuffisance criante des investissements industriels dans notre pays . Nos entreprises sont trop petites pour investir : 98 % des 2 millions d’entreprises françaises ont moins de cinquante salariés . Les quelques dizaines de milliers d’entreprises ayant une taille comparable aux entreprises allemandes investissent dans les pays où la main d’oeuvre est moins chère , ou tout simplement distribuent des dividendes au lieu d’investir . Pour reconvertir notre industrie vers le haut de gamme , il faut un effort de recherche considérable , que nos grandes entreprises ne font pas , sauf si l’Etat les subventionne pour le faire. En ces temps de crise , on réclame beaucoup de civisme des salariés . Ne faudrait-il pas exiger un peu de civisme des entrepreneurs ?

  5. Jean-François Théry

     » L’Allemagne y parvient , pourquoi pas nous ?  »
    Parce que nos entreprises sont trop petites : 98% d’entre elle ont moins de cinquante salariés . Elles ne peuvent pas investir .
    D’autre part , celles qui investissent le font à l’étranger, ou préfèrent distribuer des dividendes . Surtout , elles ne font pas assez de recherche , semblant considérer qu’il appartient aux organismes d’Etat de leur fournir les innovations dont elles ont besoin . Ce sont des tendances lourdes ,qu’on peut observer depuis des décennies . Ne soyans pas trop étonnés de ce qui se passe aujourd’hui

  6. gilberto

    pour résumer de façon un peu simpliste, disons que le problème ne se situe pas au niveau de l’industrie, ni même du commerce…mais de la fiscalité ( distorsion au niveau des pays de l’UE, quasi-absence de taxation des produits provenant hors EU )
    et au « achetons français » je préférerais « achetons en France » ( seulement, rien n’est fait pour le commerce en France, où le RSI vous tombe dessus alors que vous n’avez pas encore gagné le moindre centime, où les banquiers sont très frileux, où il vous revient plus cher que votre concurrent de Hong-Kong d’envoyer le même colis en France, avec me^me pas plus de garantie qu’il arrive, etc…)
    et si nos concitoyens veulent acheter en Chine, qu’on leur fasse payer les droits de douane

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