La souveraineté européenne, dernière chance pour la France d’écrire l’histoire

Ce texte de Dominique Reynié a été publié dans Le Figaro le 25 septembre 2017

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Emmanuel Macron s’apprête à formuler ses propositions en vue d’approfondir la construction européenne. Une initiative indispensable pour remédier au sentiment de l’impuissance publique en France, plaide le professeur des universités à Sciences Po*. Ce n’est qu’en apparence que la construction européenne contredit l’idée de souveraineté nationale si l’on considère l’oeuvre de coopération étroite qu’elle implique de la part des partenaires. Pensée dans le cadre d’une souveraineté européenne, l’agrégation des puissances nationales trouve une haute justification dans le but d’engendrer une puissance nouvelle au service des peuples associés. La construction d’une souveraineté européenne offre aux États du Vieux Continent l’unique et dernière chance de peser sur le cours de l’histoire. Loin de ruiner la souveraineté nationale, la construction d’une souveraineté européenne à l’âge de la globalisation représente la seule possibilité de restaurer la force dont les peuples d’Europe ont besoin s’ils espèrent voir s’accomplir leurs résolutions.

Ces réflexions ont inspiré le discours prononcé par Emmanuel Macron à Athènes. Et, en ce lendemain d’élections législatives en Allemagne, le président de la République va adresser des propositions à nos partenaires pour approfondir la construction européenne. Son initiative mérite d’être saluée. Vouloir et pouvoir sont deux choses différentes. La volonté n’est rien sans le pouvoir de l’accomplir. Une nation peut revendiquer sa souveraineté, que son peuple soit libre ou non. Toutes les nations revendiquent leur souveraineténationale, quel que soit leur régime politique, mais la souveraineté populaire implique la liberté du peuple. En pareil cas, l’État est l’instrument chargé d’accomplir les résolutions populaires. Il n’y a pas de souveraineté populaire sans puissance publique. Or aujourd’hui, bien des États-nations européens ne disposent même plus de la force nécessaire à la sauvegarde de leur indépendance en cas de conflit armé, sans parler de la capacité d’accomplir la volonté de leurs peuples. La souveraineté populaire sans la puissance publique est vanité. La souveraineté étatique sans la souveraineté populaire est tyrannie.

L’âge de la globalisation modifie profondément la situation des États-nations en général et des États européens en particulier. Nos pays voient leurs capacités érodées, contestées, non seulement par de nouvelles puissances nationales, mais aussi par de nouvelles forces non étatiques. Les Gafa (Google, Amazon, Facebook, Apple) en sont l’illustration la plus visible. Déjà, nos États-nations ne parviennent même plus à imposer leur autorité fiscale à ces entreprises, alors que le pouvoir de lever l’impôt est, depuis des siècles, l’un des attributs les plus essentiels de la souveraineté étatique. Demain, les Gafa auront la capacité d’influencer si fortement le cours de l’histoire qu’elles seront réputées pouvoir programmer le monde, voire forger une nouvelle humanité.

Interrogeons-nous sur la métamorphose que doit vivre notre puissance publique pour demeurer capable d’action et d’efficacité face aux défis dont la liste est connue : instabilité financière, terrorisme, enjeux environnementaux, compétitions technologiques, pandémies, mouvements migratoires, revendications religieuses planétaires. Il y a longtemps déjà que la question de la liberté politique d’une nation ne se limite plus à la souveraineté comprise comme indépendance vis-à-vis de ses voisins. Il s’agit de savoir quelle puissance nous sommes capables de mobiliser au service de la volonté collective, sauf à admettre la fin de la souveraineté populaire.

La demande que les Européens adressent à l’Union est forte et légitime. C’est une demande de puissance publique. Elle recouvre l’exigence d’un pouvoir permettant aux Européens de répondre à des défis communs, et les autorisant aussi à tirer profit de la nouvelle donne planétaire en déployant toutes les richesses dont nous savons encore être les champions. Il est temps de décider d’ambitieux investissements européens, en matière d’infrastructures de transport, d’énergie, de télécommunications, d’innovation, de recherche et d’enseignement supérieur ; il est temps qu’une puissance publique prenne en charge le soutien à la création et au développement d’entreprises européennes ou encore le désendettement des nations, qui est l’une des conditions de leur indépendance.

Dimensionner la puissance publique à l’échelle du monde nouveau, telle est la réponse à la demande profonde des Européens. Elle n’implique nullement l’effacement des nations. Face aux nombreux discours proposant peu ou prou de replier l’idée européenne, et pour certains de la dissoudre, Emmanuel Macron propose de relancer le processus d’union en s’inscrivant dans le prolongement des grandes décisions prises depuis l’après-guerre. Relever l’Europe après le désastre de 1939-1945 par une association sans précédent et de plus en plus étroite, puis le traité de Rome, l’élection d’un Parlement commun au suffrage universel, la liberté des échanges économiques, la citoyenneté européenne, une monnaie commune, la réunification du continent après l’effondrement du communisme… Pour les peuples d’Europe, le choix n’est pas entre l’Union européenne ou la souveraineté des Etats, mais entre la régénération ou la perte des outils de la souveraineté populaire.

C’est ainsi que la souveraineté européenne prend son sens. La réponse est neuve mais la question est ancienne. Pour nous, les Européens, l’État-nation a depuis longtemps montré son visage de Janus, lors des guerres monstrueuses auxquelles il a donné le jour et dont les Européens ne se relèveront peut-être jamais entièrement, au plan démographique – elles ont décimé nos jeunesses -, et au plan moral – elles ont déchaîné l’horreur. Mais désormais, si ce cadre national est problématique c’est parce qu’il ne parvient plus à garantir ni la liberté ni l’intérêt des peuples à l’âge de la globalisation. L’impuissance publique sape nos régimes démocratiques comme elle prépare la ruine de nos nations.

Au moment où beaucoup s’inquiètent de voir disparaître dans la globalisation la culture et les valeurs communes aux Européens, à la fois héritées d’une longue histoire partagée, forgées par un esprit singulier autant que produites par le cours d’événements tragiques ou glorieux, il serait paradoxal de ne pas voir dans les propositions que s’apprête à formuler Emmanuel Macron pour donner corps à la souveraineté européenne ce point de départ nécessaire et tellement espéré à la restauration et à l’affirmation d’une voix européenne capable de prendre une part active à l’avènement du monde nouveau. Enfin, n’est-il pas heureux que la France soit à l’origine de cette grande initiative ?

* Directeur général de la Fondation pour l’innovation politique.

Le texte peut être lu également sur le site du journal Le Figaro

http://premium.lefigaro.fr/vox/politique/2017/09/24/31001-20170924ARTFIG00190-dominique-reynie-la-souverainete-europeenne-derniere-chance-pour-la-france-d-ecrire-l-histoire.php

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