La société d’exposition : désir et désobéissance à l’ère numérique.

« Enfoncer une touche sur un clavier, cliquer sur une souris, faire une recherche Google, acheter sur Amazon, balayer un écran, insérer une carte, consulter Instagram, liker, tweeter, scanner, bref, tout ce que nous faisons dans cette nouvelle ère numérique peut être enregistré, stocké et surveillé ». Pour Bernard E. Harcourt, Professeur de droit à l’Université Columbia, notre société d’exposition est une société de la servitude volontaire par la séduction. Nous n’avons jamais été aussi traçables, et nos habitudes du quotidien sont les petits cailloux que nous semons sur notre chemin : nos iPads, tablettes, ordinateurs, Kindle et portables, nos cartes de crédit, de club de sport, sont autant d’espions, qui participent à la construction d’une nouvelle identité virtuelle, « un moi numérique qui est aujourd’hui plus tangible, plus fiable, plus stable et identifiable que notre moi analogique » affirme l’auteur. Notre résignation a de quoi surprendre, car si nous sommes, dans la majorité des cas, conscients de cette prise en otage de nos données, nous l’acceptons, par habitude et résignation. « Nous avons vu maintes et maintes fois apparaître à l’écran ces onglets publicitaires nous rappelant des requêtes récemment effectuées sur Google. Nous avons reçu les e-mails espions dans nos spams », mais rien n’y fait. Depuis 2007, un programme espion de la NSA baptisé « Prism » permet d’accéder aux données de Google, Facebook, Microsoft, Yahoo, YouTube, Apple et d’autres, pour la modique somme de 20 millions de dollars par an. 

 

Le Big Brother de George Orwell. 

 

Nous sommes les témoins de l’avènement d’un nouvel ordre politique et social qui affecte et altère nos relations aux autres. « Une nouvelle transparence virtuelle reconfigure en profondeur les rapports de pouvoir, redessine notre paysage social et les possibilités politiques, et produit une circulation du pouvoir radicalement nouvelle dans la société ». Depuis les révélations d’Edward Snowden, le roman 1984 de George Orwell a connu un fort regain d’intérêt,  comme l’illustre l’augmentation exponentielle de ses ventes. « Moins d’une semaine après les premières fuites dans le Guardian, en juin 2013, le Los Angeles Times rapportait que les ventes du roman d’Orwell avaient grossi de près de 6 000% ». Au-delà de son caractère d’anticipation, 1984 s’avère prophétique, en particulier sur la place du plaisir dans nos sociétés de l’immatériel. Pour Bernard Harcourt, ce sont « nos envies, nos goûts, nos désirs les plus élémentaires » que cette ère du numérique prescrit, cultive et entretient.

 

Le Panoptique de Jeremy Bentham. 

 

Une autre métaphore permet également d’illustrer notre situation : celle du Panoptique de Jeremy Bentham. Théorisé et interprété par Michel Foucault, le panoptique va bien au-delà du renforcement du pouvoir des autorités sur les individus, il « incite ces derniers à intérioriser le regard de leurs surveillants : d’instinct, ils choisiront de faire ce qu’on attend d’eux sans même se rendre compte qu’ils sont contrôlés ». Cette idée de « société punitive », continuera d’être explorée par Foucault lors d’une série de conférence au Collège de France. Un basculement s’est opéré : de la société du spectacle à celle de la surveillance. Dans son ouvrage « The Googlization of Everything », Siva Vaidhyanathan s’étonne de ce que beaucoup d’entre nous n’ont pas conscience des moyens multiples déployés au service de notre surveillance. « Contrairement aux prisonniers de Bentham, nous ne connaissons pas toutes les façons dont nous sommes observés ou profilés », ajoute Bernard Harcourt. Car pour que le Panoptique fonctionne, le détenu doit savoir qu’il est surveillé, or beaucoup d’entre nous, ne semblent pas se préoccuper d’être épiés, scrutés. «  Pour que le panopticisme fonctionne, le regard doit être intériorisé et non pas ignoré ».

 

Naissance de la société d’exposition : notre pavillon en verre-miroir. 

 

« S’il fallait choisir une forme architecturale pour mieux comprendre à quoi ressemble notre société d’exposition à l’ère numérique, ce ne serait ni un Panoptique ni un espace de consommation néolibéral, mais un pavillon en verre-miroir ». Des espaces de jeu, de découverte, d’exposition, propices aux selfies. Temples de la mise en scène, sources d’amusement et d’angoisse. Le piège numérique présente un écran confortable, propice au relâchement des pudeurs. Bernard Harcourt compare les lieux de notre exposition virtuelle aux œuvres d’art de Dan Graham, structures légères de verre et d’acier. Un espace ludique « où l’on se sent à l’aise, où nous sommes disposés à mettre en scène nos identités et nos traces numériques, à créer un espace pour notre plaisir, notre divertissement et notre activité productive, tout en nous exposant au regard des autres et, bien entendu, au nôtre ». Une exposition numérique qui oscille entre exhibitionnisme et fétichisme.

 

La résistance numérique. 

 

« Dans son « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », publié vingt ans après l’Anti-Œdipe, Gilles Deleuze revient sur la notion de machine désirante, mais cette fois comme métaphore des rapports de pouvoir dans la société. Différentes formes de pouvoir à différentes périodes historiques sont associées, explique Deleuze, à différents types de machines. Il existe une « correspondance ». Les nouvelles machines désirantes sont nos écrans, nos ordinateurs et nos smartphones : elles correspondent à notre époque, à nos « sociétés de contrôle ». Mais Bernard Harcourt place d’avantage d’espoirs dans la contrainte financière que dans notre éveil à la pudeur ou à la liberté pour garantir la souveraineté sur nos données.  « Une option serait de privatiser les données personnelles de sorte que les sujets numériques soient ceux qui en bénéficient et contrôlent le flux d’information ; il s’agirait d’augmenter la motivation tout en protégeant la vie privée. Cette approche (…) vise à encourager l’intérêt personnel pour dompter les passions ». Chaque sujet numérique que nous sommes viendrait ainsi retirer sa contribution tacite au pot commun des GAFAM. « Nous devons imaginer de nouveaux possibles. Aucune de ces options ne sera considérée sans contestation. (… ) Mais la première étape, le point de départ, consiste à reconnaître que, si nous sommes dans cette situation, c’est en raison de nos désirs et de nos appétits » conclut l’auteur.

 

Farid Gueham

 

Pour aller plus loin : 

 

-        « Bernard Harcourt : « Cette société d’exposition, est une société de servitude volontaire par la séduction », franceculture.fr

-        « La société numérique repose sur la folle divulgation de nous-mêmes »liberation.fr

-        « Discours de la servitude volontaire – La Boétie », franceculture.fr

-        « Mettre fin au trafic des données personnelles », monde-diplomatique.fr

Photo by Sarah Kilian on Unsplash

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