La Russie à la reconquête de ses terres ?  

Le 18 mars dernier, Vladimir Poutine était réélu président en Russie, avec plus de 76% des voix. En Crimée, où le vote a aussi eu lieu, quatre ans jour pour jour après son rattachement à la Russie, les voix favorables s’élèvent à plus de 92%. La Russie montre ainsi son attachement à un président qui regrette la désintégration de l’URSS[1] et établit son retour sur la scène internationale, menant une politique étrangère qui inquiète les Européens. Retour sur la relation entre la Russie et son territoire.

 

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Une série de tensions et conflits territoriaux

 

Dès 1994, la Russie décide de défendre son territoire désormais amoindri et fait intervenir ses troupes en Tchétchénie contre les séparatistes qui refusent de signer le traité constitutif de Russie. Cette guerre est remportée par la Tchétchénie mais l’humiliation des Russes est telle que la situation s’envenime : après une série d’attentats en Russie en 1999 (attribués aux indépendantistes mais que les autorités russes sont soupçonnées d’avoir organisés) ainsi que la tentative tchétchène de créer une insurrection dans la région du Daghestan, l’armée russe intervient une seconde fois. Si Poutine est parvenu à rétablir l’autorité de Moscou, des conflits persistent encore aujourd’hui[2].

 

Dix ans plus tard, c’est avec la Géorgie, indépendante depuis 1991, que le pays entre en conflit. La Russie soutient et reconnait l’indépendance des régions d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie, malgré la volonté géorgienne. Alors que la Géorgie ouvre le feu sur la capitale ossète, Tskhinvali, les troupes russes interviennent massivement. Derrière cette politique agressive, deux objectifs se profilent. Le premier est de s’imposer comme seul territoire de transit des hydrocarbures[3] et d’arrêter net le développement du réseau géorgien grâce à l’instabilité générée par le conflit. Mais il s’agit aussi de conserver l’influence russe dans le Caucase : dès la dislocation de l’URSS, des passeports russes ont été distribués, et les autorités ossètes considèrent qu’en 2004, 95% de la population avait adopté la nationalité russe. La Russie exerce toujours aujourd’hui l’ensemble des compétences étatiques des régions et leur assure un soutien politique, économique (avec utilisation du rouble) et militaire, sans lesquels elles ne pourraient garder leur frontière avec la Géorgie, faite de barbelés et surveillée par des gardes russes. La question du rattachement de l’Ossétie et de l’Abkhazie à la fédération russe reste donc ouverte.

 

En 2014 en Ukraine, l’expansionnisme reprend. Fin février, la Russie engage des manœuvres militaires aux frontières de l’Ukraine, sous prétexte de mettre à l’épreuve sa capacité d’action. Alors que des manifestations sont organisées pour que le russe reste considéré comme une des langues officielle en Ukraine, des hommes, identifiés comme soldats russes mais sans insigne, prennent le contrôle des aéroports desservant la Crimée et le Conseil de Russie autorise le président Poutine à faire usage de la force afin « d’assurer la sécurité des russophones ». En un weekend, la Russie obtient le contrôle opérationnel de la Crimée. Dans l’est du pays, des conflits ont lieu égalementavec les combattants pro-russes, notamment dans la région du Dombass. Au début du mois de mars, le parlement de Crimée vote à 96,8% son rattachement à la Russie. Les institutions sont remplacées, et le rouble russe est substituée à la hryvnia ukrainienne .

 

L’Union Européenne condamne fermement cette annexion et réagit en signant un Accord d’Association avec l’Ukraine et en adoptant des sanctions contre la Russie. L’UE craint notamment que la Russie tente de relier la Crimée avec la Transnistrie, territoire moldave sécessionniste, soutenu économiquement et militairement par la Russie et dont elle a voté le rattachement en 2006. Avec une hausse des prix de 100% du gaz, mise en place par la Russie, le Premier ministre Arseni Iatseniouk accuse le pays de vouloir s’emparer de l’Ukraine par une agression économique.

 

L’inquiétude européenne, particulièrement à l’Est

 

Alors que Poutine vante le succès des insurgés de la Novorossia, terme tsariste pour désigner les nouveaux territoires de l’Empire russe[4], la Pologne, sous contrôle du bloc soviétique jusqu’en 1989, la Lettonie, l’Estonie et la Lituanie, annexées par l’URSS suite au pacte Molotov-Ribbentrop en 1940, et indépendantes depuis 1991 seulement, s’inquiètent.

 

En effet, les intentions russes prêtent à confusion. Tout d’abord, Poutine a recomposé en 2015 la 1ère armée blindée, créée en 1942 et à vocation offensive. Celle-ci doit compter entre 500 et 600 chars d’assaut, 600 à 800 transports de troupes blindés, et entre 35 000 et 50 000 hommes. 3 000 tanks T-80 ont aussi été remis en service. Tout cela ayant lieu au sein même de l’Union Européenne, grâce à la position de Kaliningrad, enclave russe de 215 km², située entre la Lituanie et la Pologne, et désormais, base militaire[5]. Avec le déploiement des missiles Iskander à Kaliningrad, les Pays baltesse sentent entourés par les forces armées russes, d’autant que la Biélorussie est militairement intégrée à la Russie depuis 1994. La situation rappelle aux Polonais celle de 1939, car cette même région avait permis à l’Allemagne d’envahir leur pays.

 

Les exercices militaires Zapad (Ouest) communs à la Russie et à la Biélorussie, censés n’être que défensifs, commencent également à éveiller des soupçons. En 2009, 13 000 soldats faisaient face à une fausse situation d’agression venant de Pologne, exercice comprenant l’utilisation d’armes nucléaires. En 2013, 12 000 hommes selon la Russie, 7 fois plus selon les observateurs, ont simulé une attaque terroriste venant des Pays baltes. Les unités russes présentes au Zapad 2013 sont également celles qui ont participé à l’annexion de la Crimée un an plus tard, de même que certaines techniques utilisées (notamment l’utilisation de véhicules sans pilote pour localiser les cibles et évaluer les dommages), ce qui fait craindre que le Zapad 2017 ne soit qu’un prélude à une réelle intervention militaire. Alors que l’OTAN indique que l’exercice a rassemblé plus de 40 000 soldats russes et biélorusses, Moscou s’en tient à sa déclaration de 12 700 soldats, ce qui lui permetde ne pas dépasser le seuil de 13 000 au-delà duquel des mesures de transparence sont rendues obligatoires[6].

 

Du côté européen, les réactions ne se font pas attendre. Dès 2015, à la demande des Pays baltes et de la Pologne, l’OTAN déploie ses forces en Europe de l’Est (opération Atlantic Resolve), et notamment au passage de Suwalki, frontière entre la Pologne et la Lituanie, entourée d’un côté par Kaliningrad, et de l’autre par la Biélorussie, et qui permettrait, si elle est compromise, d’isoler les Pays baltes du reste de l’Europe. La Pologne, la République tchèque, la Slovaquie et les trois pays baltes ont tous augmenté leurs dépenses militaires, et les missions de l’OTAN se multiplient : Anaconda 2016, Coup de Sabre, Loup de Fer… Chaque pays se dote en plus d’une armée de volontaires civils (plus de 35 000 personnes en Pologne et en Estonie), qui s’exerce régulièrement contre une attaque comme celle qu’a subie la Crimée.

 

Ces pays doutent du fait qu’ils puissent se défendre seuls face à une agression russe, et s’appuient sur l’article 5 de la Charte des Nations Unies, qui indique qu’une attaque sur l’une des parties revient à attaquer toutes les parties, et donc que dans un tel scénario, une aide militaire doit leur être fournie. Selon Richard Barrons[7], ancien général en chef de l’OTAN, malgré le fait que l’OTAN dispose de plus de ressources militaires que la Russie, le manque de consensus entre les pays européens permettrait à la Russie d’envahir le continent sous 48h.

 

 Photo by Nikolay Vorobyev on Unsplash

 

 

 

[1] MORGHADI, A. « Poutine, l’héritier de l’URSS ? », Public Sénat, 2018. A lire sur : https://www.publicsenat.fr/article/politique/poutine-l-heritier-de-l-urss-82875

[2] GOUESET, C. « Chronologie de la Tchétchénie (1991-2010) », L’Express, 2010. A lire sur : https://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/chronologie-de-la-tchetchenie-1991-2010_499137.html

[3] THOREZ, J. « Géorgie-Ossétie-Russie. Une guerre à toutes les échelles », EchoGéo, 2009. A lire sur : https://journals.openedition.org/echogeo/10890

[4] LUTTWAK, E. « Ukraine, le plan secret de Poutine », Le Point, 2014. A lire sur : http://www.lepoint.fr/editos-du-point/michel-colomes/ukraine-le-plan-secret-de-poutine-05-03-2014-1797916_55.php

[5] MIONE, M., OHAYON, M. « Kaliningrad pourrait être le détonateur d’un prochain conflit mondial », RTS Info, 2017. A lire sur : https://www.rts.ch/info/monde/8405161-kaliningrad-pourrait-etre-le-detonateur-d-un-prochain-conflit-mondial.html

[6] GUIBERT, N. « Manœuvres militaires Zapad 2017 : ma Russie a testé une guerre majeure, juge l’OTAN », Le Monde, 2017. A lire sur : http://www.lemonde.fr/international/article/2017/10/03/man-uvres-militaires-zapad-2017-la-russie-a-teste-une-guerre-majeure-juge-l-otan_5195683_3210.html

[7] DA SILVA, C. « La Russie peut envahir l’Europe dans les 48h », 7sur7, 2016. A lire sur : http://www.7sur7.be/7s7/fr/1505/Monde/article/detail/2880730/2016/09/21/La-Russie-peut-envahir-l-Europe-dans-les-48-heures.dhtml

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