La réforme du lycée, une leçon de macronisme ?

 Avec sa réforme du baccalauréat et du lycée, le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, est en train de réussir là où tous ses prédécesseurs ont échoué. Beaux joueurs, Xavier Darcos et Jack Lang, ont d’ailleurs salué l’exploit. La presse, unanime, s’enthousiasme pour le talent du nouveau « vice-président » (1). Le monument baccalauréat, intouchable depuis 1959, est en passe d’être profondément transformé : les filières disparaissent dans la voie générale, le contrôle continu est valorisé et un grand oral, sorte de rite initiatique et aboutissement de la « classe de maturité », vient symboliser la modernité du nouvel examen.

Jean-Michel Blanquer donne ainsi une magnifique leçon de macronisme, illustrant en même temps ses forces et ses possibles faiblesses.

Absence d’opposition

La réussite de Jean-Michel Blanquer, comme celle du président de la République, s’explique d’abord en grande partie par l’effondrement de l’opposition politique et syndicale.

Mal inspiré, le SNES, principal syndicat enseignant du secondaire, a appelé à la grève le 6 février contre le rapport Mathiot, avant les arbitrages du ministre, dans l’indifférence générale. Les syndicats étudiants et lycéens ont essayé, en vain, de jeter la jeunesse dans la rue. Quant aux partis politiques, soit comme le PS ils sont muets – le naufrage des ministres socialistes rue de Grenelle pendant le quinquennat de François Hollande n’est d’ailleurs pas étranger à l’effondrement électoral de la gauche de gouvernement ni, par contraste, à la popularité du nouveau ministre dont nul ne peut contester le sérieux et la compétence -, soit comme les Républicains, par la voix d’Anne Génevard, ils ont reconnu qu’il leur était difficile, sans beaucoup de mauvaise foi, de contester une réforme reprenant en grande partie leurs propositions. Remarquable leçon de macronisme : Jean-Michel Blanquer s’inspire d’une droite réduite au silence et n’est guère gêné par une gauche discréditée.

Le moment Blanquer comme le moment Macron correspond donc à une disparition presque incroyable de toute forme d’opposition. Il illustre le « en même temps » cher au chef de l’Etat : un ministre venu de la droite réussit, sous un président venu de la gauche, une réforme qui, jusque-là, avait toujours mis dans la rue enseignants et lycéens.

L’opinion et les experts contre les idéologues

 Bien servi par l’absence d’opposition, le ministre a également fait preuve d’habileté politique : il a ainsi écarté l’annualisation du temps de travail des professeurs évoquée dans le rapport Mathiot, un chiffon rouge pour les syndicats. Surtout, il a d’abord gagné la bataille de l’opinion publique. Tout en s’appuyant sur des experts – Cédric Villani est venu dire avec son autorité de médaille Fields ce que tous les enseignants et les parents savent depuis longtemps : il faut apprendre les tables de multiplication par cœur ! -, il a pris des décisions qui, si elles fâchent les idéologues au pouvoir sous le quinquennat précédent, font en revanche l’unanimité chez les Français comme chez les professeurs : le rétablissement des classes bi langues et le dédoublement des classes de cours préparatoire dans les zones défavorisées. Le pragmatisme plutôt que l’idéologie quand, dans l’éducation nationale, l’inverse a prévalu pendant quarante ans avec les résultats que l’on sait : une explication majeure de la popularité de Jean-Michel Blanquer. Un ministre au service du redressement de l’école et de l’intérêt général qui envisage de rester cinq ans à son poste pour accomplir sa mission ; une « ascèse » du pouvoir semblable à celle évoquée récemment par Emmanuel Macron. Un ministre, finalement, qui ne fait pas de politique. L’opinion publique approuve et Jean-Michel Blanquer peut se targuer d’une adhésion record lors de sa prestation télévisée du 15 février. On voit naturellement l’avantage d’une telle stratégie : toute contestation de son projet ne pourra être que politicienne ou relever du corporatisme enseignant le plus étroit. Mais le véritable exploit du ministre de l’éducation nationale est sans doute ailleurs : il a d’ores et déjà réussi à faire passer une réforme dont tout le monde ignore à peu près ce qu’elle contient véritablement ! Le nouveau lycée, en effet, en l’état actuel, avec ses majeures et ses mineures, ressemble à une coquille vide. Rien n’a encore été dit sur le contenu des enseignements ni sur leur niveau d’exigence. Rien n’a été dit sur le degré d’ouverture du lycée. Le meilleur moyen de désarmer les oppositions. Le SNES l’a appris à ses dépens, les syndicats lycéens aussi.

Adhésion ou attentisme ?

 La transformation du baccalauréat et du lycée est donc une leçon de macronisme dans la méthode mais également dans les résultats. Comme la politique du président de la République en général, difficile de savoir si elle suscite l’adhésion ou l’attentisme. Il n’y a certes pas d’hostilité, ni dans l’opinion ni chez les enseignants, parce que tout le monde sait dans le fond que le système éducatif, comme la France, a besoin d’être transformé. Ajoutons qu’en l’absence d’une alternative crédible tous les esprits de bonne foi souhaitent que la réforme réussisse.

Mais nul ne peut dire si la levée des ambiguïtés qu’elle contient le permettra. En France, l’idéologie n’est jamais loin et le pragmatisme ministériel pourrait avoir l’occasion de le vérifier une fois encore. Un mauvais esprit s’inquiéterait aussi du silence assourdissant du ministère sur la crise du recrutement dans l’enseignement. Qui imagine en effet que le nouveau baccalauréat et le nouveau lycée puissent se passer de professeurs de qualité ? Qui imagine les Français satisfaits si leur progéniture n’a pas d’enseignant dans ses classes ?

Or, pour contrer les idéologues comme pour convaincre la jeunesse d’exercer le métier de professeur, il faut redonner à l’école ce qui a jadis fait son succès : une ambition et des objectifs Car la crise de l’enseignement en France est fondamentalement celle de sa finalité. Elle est donc politique au sens noble du terme et dans un pays fort d’une riche histoire en la matière, on n’y répondra pas par la seule parole des experts.

Ainsi, tout se passe comme s’il manquait au discours particulier sur l’école ce qui manque à celui du président de la République en général : au-delà du pragmatisme et de l’expertise, une vision, un projet de société susceptibles de mobiliser les différents acteurs.

La réforme du lycée, une leçon de macronisme et une leçon pour le macronisme ?

 

Vincent Feré

(1) La « une » du Point le 15 /02/2018

 

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