La réforme de l’Etat ne se fera pas sans risque

Les premières annonces, par le Gouvernement, du projet de budget 2019 sont loin d’avoir déclenché l’enthousiasme. La plupart des commentateurs ont fait part de leur scepticisme, voire de leur déception : la baisse de la dépense publique poursuit une logique paramétrique, qui consiste à faire bouger divers indices pour aller chercher tous les euros possibles, sans sauter le pas d’une action publique rénovée. La révolution de l’Etat n’est toujours pas là alors que ses lourdeurs et inefficiences, non traitées lors des précédents mandats, sont aujourd’hui les principaux obstacles au changement.

Pour engager une « grande » réforme de l’action publique, la politique du rabot ne suffira pas. Cette révolution est l’un des grands enjeux du XXIe siècle. Elle est politique : les démocraties doivent inventer un nouveau cadre pour l’action collective partagée de populations plus diverses et ouvertes, alors que les Nations avaient été pensées pour des groupes homogènes et des flux économiques et humains lents. Elle est économique également : l’intervention publique, hier verticale et centrée sur la réglementation, migre progressivement vers l’incitation pour faciliter le déploiement du marché. Elle est sociale enfin, la collectivité devant inventer les nouvelles solidarités et de nouvelles formations, dans des contextes d’emploi mouvants.

Dans ce contexte, deux fonctions de l’Etat sont profondément bouleversées. Celle de tiers de confiance d’abord, affectée par l’horizontalisation de la société et les changements technologiques en cours comme le blockchain (1). Celle de gestionnaire – et d’assureur – du risque ensuite.

La révolution de l’administration appelle un changement de paradigme profond : elle doit apprendre à ré-apprivoiser le risque

Or, force est de constater que le goût de l’administration pour le risque est modéré. Il n’est pas nul : un grand nombre de fonctionnaires prennent des risques énormes (qu’on pense aux forces de l’ordre !). Mais dans la relation de l’administration au risque, c’est une réticence générale qui s’exprime.

Frilosité structurelle. Le Conseil d’Etat en fait l’analyse dans un rapport passionnant, piloté par Jean-Ludovic Silicani et publié au début de l’été (2) : « l’action publique contemporaine peut apparaître marquée par le conservatisme et la routine. La faible propension collective pour l’innovation et l’audace, à un moment où celles-ci sont plus que jamais nécessaires pour assurer le dynamisme de notre pays, peut s’avérer préjudiciable à l’intérêt général ». Cette frilosité est structurelle : « les principaux motifs de cette « aversion » au risque sont plutôt à rechercher dans l’absence, parmi les décideurs publics et plus généralement au sein de la population, d’une culture et d’une pratique du risque ».

La révolution de l’administration appelle donc un changement de paradigme profond : elle doit apprendre à ré-apprivoiser le risque. Le rapport avance 32 propositions qui, chacune et ensemble, proposent un véritable changement de perspective de l’action publique. De mesures en mesures, c’est un nouvel Etat qui se dessine.

L’enjeu est essentiel car comme le rappel Nassim Taleb dans son dernier livre (2), la prise de risque est ce qui fait le sel des sociétés libres. Le rapport du Conseil d’Etat le rappelle avec force et une très grande justesse : « dans une démocratie soucieuse du respect des libertés, les acteurs publics doivent assumer le risque de laisser les individus libres d’en prendre pour eux-mêmes ».

(1) L’Opinion, 27 aout 2018

(2) Jouer sa peau, Les belles lettres

(2) La prise en compte du risque dans la décision publique

Article publié initialement dans L’Opinion
https://www.lopinion.fr/edition/economie/reforme-l-etat-ne-se-fera-pas-risque-chronique-d-erwan-noan-160772

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