La philosophie comme manière de vivre

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Alexandre Jollien,  Le métier d’homme, Paris, Le Seuil, collection Points-Essais,  février 2013,  139 pages,  6.90 €.

Depuis son Éloge de la faiblesse  en 1999, chaque nouveau livre d’Alexandre Jollien nous paraît constituer une preuve de cet ordre. Plus impressionnant encore est d’entendre la voix de l’auteur, son débit si caractéristique, la leçon de vie qu’apporte chacune de ses apparitions. Avec la réédition du Métier d’homme, publié pour la première fois en 2002, et suivi dans la présente édition d’un entretien avec Bernard Campan, le lecteur pourra découvrir à chaque page toutes les ressources qu’un usage équilibré de la philosophie est susceptible d’apporter aux hommes.

La vie comme lutte

La vie est un combat, nul ne le sait mieux qu’une personne handicapée : « Pour sauver sa peau, chaque pas est à inventer », écrit Jollien, nous rappelant la belle formule nietzschéenne du Gai Savoir (§ 23): « Vivre – cela veut dire : rejeter sans cesse loin de soi quelque chose qui tend à  mourir ». Si le bien portant peut exister dans l’oubli relatif de cette nécessité, le handicapé est dans l’obligation d’avoir sans cesse cette exigence en vue, chaque jour « obligé d’engager le combat » (p. 39).
Mais il serait à la fois inexact et dangereux d’en déduire que les difficultés sont une chance, qu’avoir à surmonter de terribles épreuves est la condition sine qua non de notre humanité. Tout dolorisme est à exclure, et Jollien rejette tout autant la compassion qui enferme le handicapé dans ses limites, que l’émerveillement niais qui a pu faire dire à certains, par exemple, que c’est une chance d’être non-voyant. Un sens grec de la mesure ne quitte jamais notre auteur.

La joie et la souffrance

Il n’y a aucune complaisance à affirmer qu’il peut y avoir beaucoup de joie, beaucoup de rires, beaucoup de légèreté, dans une maison médicalisée accueillant des pensionnaires handicapés, telle l’institution suisse en laquelle Jollien a vécu la plus grande partie de son enfance et de son adolescence. C’est tout simplement un fait ! Non pas que la souffrance « grandisse » ceux qui la connaissent (Jollien refuse catégoriquement une telle conception), mais parce qu’à partir du moment où la souffrance ne tue pas, elle n’est pas incompatible avec la joie.


Encore faut-il dénoncer la fiction à la mode de celui qui se bâtit tout seul et surmonte seul les obstacles. « Sans l’autre je ne suis rien, je n’existe pas » (p. 75). Le drame de certains handicapés est qu’en fuyant les autres, parce qu’ils sont source de moqueries et donc de souffrance, ils fuient aussi tous ceux qui pourraient leur apporter de l’amour. Hors les autres, point de salut.

« Algodicée » (Jollien) et « résilience » (Cyrulnik)

Alexandre Jollien, amoureux de la philosophie grecque, use de racines helléniques pour créer un néologisme : « algodicée ». Calqué sur la « théodicée » de Leibniz, ce discours par lequel le philosophe se fait l’avocat de Dieu en justifiant l’existence du mal, du moins de ce qui apparaît négatif à la majorité des hommes, l’ « algodicée » renvoie à l’idée que rien n’est plus insupportable qu’une souffrance dépourvue de sens. Mais il faut y prendre garde : aucun sens n’abolira jamais la souffrance, qui est en cela absolue. Ce qu’il s’agit plus modestement d’affirmer, c’est que la souffrance peut être perçue comme quelque chose qui « ne m’anéantira pas » (p. 48).


On peut donc rapprocher l’ « algodicée » de la « résilience » chère à Boris Cyrulnik, rapprochement effectué par Jollien lui-même (p. 44 sq.). Tous les deux insistent sur l’importance des autres, sur ce déclic qui peut venir d’autrui au moment où l’on s’y attend le moins. On peut regretter que Jollien n’ait pas intégré à la réédition du Métier d’homme ce qu’il aurait pu trouver dans le dernier livre de Cyrulnik Sauve-toi, la vie t’appelle 2, ouvrage dans lequel pour la première fois le neuropsychiatreraconte en détail son enfance, nous permettant de comprendre comment il a vécu la « résilience » bien avant de la théoriser, un peu comme Jollien a inventé l’algodicée dans son pensionnat suisse longtemps avant d’avoir le bagage intellectuel offrant à ce vécu ses fondements philosophiques.

Les quatre piliers du métier d’homme

À chaque page de ce bref essai l’on pourra puiser de belles définitions du « métier d’homme ». Mais quatre définitions explicites méritent d’être retenues. La première met l’accent sur « la constante ingéniosité » dont doit faire preuve tout humain, bien portant ou handicapé. La vie ne peut que s’inventer, continument. La seconde nous enracine dans notre corporéité, universel inséparable de la condition humaine, corporéité qui n’est nullement donnée, chacun devant apprendre, plus ou moins douloureusement, à « habiter son corps » (p. 53). La troisième, en dénonçant tout autant la niaise allégresse que la déprimante tristesse, montre comment l’on doit apprendre à être à la fois « joyeux et austère ». Quant à la quatrième, d’inspiration nietzschéenne 3, elle revient à retrouver l’enfant que l’on porte en soi, cet enfant qui dit oui à la vie, étranger à tout ressentiment.

Universel est l’apprentissage du métier d’homme, Jollien racontant avec humour comment, à la sortie de son pensionnat, il s’est mis en quête de trouver enfin un « homme normal », quête qui, l’on s’en doute aisément, est demeurée vaine, un tel homme ne pouvant exister.

Le lâcher-prise

Devenant père de famille, Jollien s’est éloigné de la philosophie classique pour découvrir le bouddhisme zen. Cette découverte justifie l’entretien avec Bernard Campan que nous retranscrit la dernière partie de l’ouvrage. Qui aurait pu s’attendre, en dehors de ceux qui sont familiers de l’humoriste du groupe des Inconnus, à découvrir une telle profondeur chez Campan ? Les deux hommes se rejoignent autour de l’idée du « lâcher-prise », ils distinguent l’un comme l’autre l’acceptation de la résignation, dénonçant les contresens dans lesquels on se fourvoie sans cesse à propos de la notion de « fatalisme ». Mais il aurait fallu un ouvrage entier pour que cette confrontation passionnante aille à son terme : ce sera peut-être un jour le cas ?

Philippe Granarolo

Crédit photo: Flickr, Marc Wathieu

 

-1- On aura reconnu ici le titre que Pierre Hadot, cité par Alexandre Jollien, avait donné à l’un de ses plus beaux ouvrages, La philosophie comme manière de vivre, Paris, Albin Michel, 2001.

-2-  Boris Cyrulnik, Sauve-toi, la vie t’appelle, Paris, Odile Jacob, 2012.

-3-  L’enfant est au cœur de la philosophie nietzschéenne, en particulier d’un des plus beaux passages d’Ainsi parlait Zarathoustra, le premier paragraphe du livre I, « Des trois métamorphoses ». Cf. Philippe Granarolo, Nietzsche et les voies du surhumain, Éditions SCEREN, 2013.

Il y a un commentaire

  1. Boishardy

    À rapprocher de « Pretium doloris » de Cynthia Fleury, chère à Sylvain Tesson.
    « Métier d’homme » est le titre d’un livre d’un patron des Chemins de Fer d’avant guerre Raoul Dautry. Il y a loin d’un « métier » à en « faire profession »… d’où l’oeuvre d’Hadot qui pointe le caractère expérimental de la pensée grecque.
    Le CAP au Métier d’Homme reste à élaborer : j’en connais une tentative « archéologique » à partir de 36 aptitudes hominidiennes « inventées » par une équipe américaine comportant le Pr Pelegrin. Cordialement

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