La nouvelle ferme des animaux

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Par Alexis Flot

La nouvelle ferme des animaux. Fable politique et économique à l’usage des hommes, Olivier Babeau, Éditions Manitoba les belles lettres, 2016, 140 pages, 15€

Comment arrive-t-on à un État obèse et autoritaire ? C’est le mécanisme presque naturel de dérives dirigistes et clientélistes des pouvoirs publics que décrit Olivier Babeau, ancien conseiller ministériel et professeur à l’université de Bordeaux, dans cette fable à l’écriture pédagogique. L’auteur entend proposer une « peinture nouvelle » de l’ouvrage initial d’Orwell, pour mettre en lumière les nouvelles rhétoriques et slogans du totalitarisme et de la servitude.

Ce guide pratique aux allures de manuel scolaire illustré explique les abus auxquels le pouvoir politique est, par nature, exposé. À l’aide de l’imagerie animalière, l’auteur décrit le fonctionnement d’une mini-société et le retournement progressif de toutes ses valeurs républicaines et libertaires vers le totalitarisme.

Dans la ferme que raconte Olivier Babeau, les animaux vivent sous la servitude du fermier. Mais lorsque celui-ci disparaît mystérieusement, ainsi que tous les autres hommes de la région, les animaux se retrouvent alors livrés à eux-mêmes, héritant d’une liberté forcée… Au début désorientés, ils parviennent à s’organiser entre eux, prenant conscience de leur « chance unique de bâtir une nouvelle ferme fondée non sur la tyrannie d’un seul mais sur la liberté de tous. »

la nouvelle ferme des animauxNaît alors la République du lac, une démocratie collective spontanée où règnent la liberté, l’égalité, la libre production et la rétribution en fonction du mérite. Dès les premiers mois, le bilan est positif : la production augmente, la prospérité est là, les échanges commerciaux avec les autres fermes également libérées fleurissent.

Mais peu à peu, le porc Platon, élu Fermier pour une saison, commence à saboter cet ordre nouveau et prospère. Les anciennes hiérarchies naturelles reprennent place sous une forme légitime et démocratique. La question des inégalités surgit dans la ferme et Platon créé de toute pièce un système d’aide sociale et avec lui une bureaucratie de plus en plus procédurale. Des exceptions se créent et des « profiteurs » apparaissent. Les effets pervers désincitatifs ne tardent pas à apparaître et une crise se produit : la production baisse, les licenciements se multiplient, les « contributions aux services communs » augmentent. Platon, qui recherche sa réélection, invente de lui-même le clientélisme en multipliant les embauches d’ « agents de fonctionnement » et en leur accordant des avantages croissants.

« Mes chers compatriotes animaux, vous attendez tous de la ferme qu’elle apporte une solution à vos problèmes, et vous avez bien raison. La Ferme doit être une seconde mère pour nous tous. »

Alors que les difficultés économiques sont de plus en plus fortes, Platon y répond par plus d’action publique : les services et le personnel augmentent, la bureaucratie empire et la ferme est bientôt écroulée sous le poids des règles, exceptions, aides spéciales, règlementations, et circulaires.

Au nom d’intérêts supérieurs et collectifs, et contre l’égoïsme mercantile et individualiste, un asservissement se met en place et la liberté se fait de plus en plus illusoire. À l’approche de l’hiver, la moitié de la population de la Ferme est employée dans les Services communs mais les réserves sont vides.

Platon découvre alors le concept d’emprunt aux fermes voisines, ce qui lui permet de remplir les ventres des animaux et de garantir sa troisième réélection. Randy le cheval finit par s’expatrier dans une autre ferme, rapidement suivi par d’autres animaux aspirant à la liberté.

« Sur le moment, Platon crut disposer d’une nouvelle solution miracle. Le mécanisme permettait en théorie d’emprunter à l’infini : il suffisait de rembourser les échéances grâce à de nouveaux prêts, qui eux-mêmes seraient remboursés par d’autres prêts ! »

Mais au bout d’un temps, les autres fermes n’ont plus confiance et refusent d’accorder des prêts. La famine revient dans la ferme, l’inflation est telle que la monnaie mise en place ne vaut plus rien. Un marché noir se met en place et la misère augmente. Platon commence alors à adopter une posture totalitaire. Il fait adopter un nouveau règlement général, qui prend l’exact contre-pieds de celui voté par tous à la création de la République.

« Art. 1 : Pour votre sécurité, tout ce qui n’est pas permis est interdit ».

À l’approche des élections d’hiver, une nouvelle candidature voit le jour : celle de Maximilien, un rat vaniteux, qui veut fermer les routes d’accès aux autres fermes, contrôler les allers et venues, et tente de liguer les animaux les uns contre les autres. Ses idées provoquent immédiatement une forte adhésion. Platon se rend alors compte de ses erreurs et conclut avec fatalisme : « Les animaux ne veulent pas de liberté ; ils seraient bien incapables d’en jouir. C’est dans la servitude qu’ils se complaisent ».

Olivier Babeau façonne une peinture glaçante de notre système politique actuel, dont le fonctionnement même nous entraîne inéluctablement vers un interventionnisme étatique abusif qui se traduit, in fine, par une privation de liberté économique et individuelle, sous couvert de valeurs pieuses et véritables comme l’égalité. En une centaine de pages au style très agréable, il aide, par résonance, à comprendre certains travers de notre système actuel et les spirales infernales qui lui sont associées. Un ouvrage acerbe mais éclairant.

crédit photo Flickr: Tom

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