La montée du FN, un problème qui ne se pose pas qu’à la droite française

Les causes de la montée en puissance du Front national (FN) sont multiples et de nature très différente. Passons rapidement sur le fait que la plupart des populistes utilisent toujours avec habileté les nombreuses possibilités offertes par les régimes démocratiques. Passons également sur le fait que le discours populiste entretient une forme d’empathie avec les logiques de l’audience : rhétorique outrancière, postures protestataires, etc. Un chef populiste est constamment « spectaculaire » et de surcroît émancipé des pesanteurs du réalisme et de la modération qui est le lot des gouvernants responsables. Pour toutes ces raisons, il est un excellent « client » du monde médiatique.

Les progrès des partis populistes doivent également au jeu de leurs concurrents. Si nous revenons au cas français du FN, c’est d’abord à la gauche que ce parti populiste doit ses premiers succès. Au cours de la période 1982-2002, la gauche française a clairement identifié le FN comme un allié objectif. C’est la tactique mitterrandienne consistant à infliger à la droite le supplice du choix entre un rapprochement immoral et une défaite électorale ; c’est François Mitterrand demandant aux responsables de la télévision publique de recevoir plus souvent Jean-Marie Le Pen ; c’est la création et l’instrumentalisation de SOS Racisme ; c’est l’introduction de la proportionnelle en 1986 limitant la victoire de la droite et faisant entrer au Parlement une flopée d’élus frontistes, etc.

L’instrumentalisation du FN produit en effet des bénéfices pour la gauche jusqu’aux élections législatives de 1997, où elle n’aurait pu devenir majoritaire sans la contribution du Front national à la défaite de la droite sous l’effet des « triangulaires » ; jusqu’aux élections régionales de 1998, où, dans quelques régions, la droite cède à la tentation de l’alliance – notons que dans tous les cas il s’agit de l’UDF et non du RPR –, avant de reculer piteusement sous le feu des critiques. Ironie du sort ou justice immanente, c’est au détriment de la gauche que la « tactique Mitterrand » produit son effet le plus violent : l’élimination de Lionel Jospin dès le premier tour de la présidentielle, le 21 avril 2002 !

Si la droite gagne l’élection présidentielle de 2002, cette fois grâce au FN qui élimine le candidat du PS, elle mesure cependant la force de la menace. C’est la leçon manifestement retenue par Nicolas Sarkozy qui n’aura de cesse, depuis, d’imaginer une nouvelle doctrine consistant à maintenir la ligne du refus de l’alliance sans pour autant ostraciser les thèmes chers au FN. Entre 2002 et 2007, N. Sarkozy a ainsi construit sa singularité sur la revendication d’un discours se voulant « décomplexé », notamment sur l’insécurité et l’immigration. Il doit indiscutablement à cette nouvelle posture une part déterminante de son élection à la présidence de la République : ce qu’oublient beaucoup de commentateurs actuels, lorsqu’ils affirment le caractère a priori « suicidaire » d’une telle posture…

Mais son erreur est d’avoir à son tour cédé à la tentation d’instrumentaliser le FN, en favorisant l’installation, cette fois-ci au cœur du débat public, de thèmes tels que l’immigration, l’insécurité ou l’islam afin de mettre la gauche en porte-à-faux sinon hors jeu. Car la crise économique et les difficultés inhérentes à l’action gouvernementale ont radicalement modifié les tenants et les aboutissants d’une telle stratégie. Imperceptiblement, pour faire face aux critiques ou pour tenter de retrouver une popularité régulièrement altérée, ces thèmes ont peu à peu joué un rôle prépondérant dans le discours public. Or, plus la droite se distinguait de la gauche sur ce point, moins elle se distinguait du Front national vers lequel elle précipitait une partie croissante de ses électeurs déçus ou mécontents. Les élections cantonales viennent de sceller l’échec d’une telle stratégie. Il est frappant de constater que l’instrumentalisation du FN finit toujours par nuire à son instigateur.

Des causes profondes et transnationales

Pour autant, ce ne sont pas là les seules ni les principales raisons qui permettent de rendre compte de la montée du Front national. Il faut en effet observer que les partis populistes et xénophobes renaissent ou fleurissent partout en Europe, rencontrant des succès électoraux de plus en plus souvent spectaculaires, comme on le verra peut-être le 17 avril en Finlande, lors des élections législatives, avec le parti des « Vrais Finlandais ». Il existe donc des causes à la fois plus profondes et transnationales à la montée du FN. Il faut les identifier car elles permettent de comprendre que ces partis s’installent pour longtemps dans notre vie politique.

Leur succès est porté par la conjonction de facteurs lourds, tels que le vieillissement démographique et la globalisation économique qui se referment sur l’Europe comme un étau, tandis que la crise des finances publiques prive les Etats des moyens qui leur avaient permis jusque-là de soutenir la cohésion sociale et de contenir la poussée de telles forces politiques. L’épuisement financier du système social déstabilise des Européens par ailleurs confrontés à l’émergence de réalités multiculturelles objectivement problématiques et auxquelles ils n’ont pas été préparés : ce qui explique tant de débats mal préparés, comme les récentes controverses sur la Burqa en France ou en Belgique, le référendum suisse interdisant la construction de minarets ou l’affaire Thilo Sarrazin, en Allemagne. Un grand nombre d’autres exemples illustrent la montée générale de la xénophobie en Europe.

Les partis de gouvernement sont touchés de plein fouet. La gauche de gouvernement n’est pas épargnée, comme le montre notre propre histoire récente et l’observation de la vie politique européenne. Partout des partis populistes rencontrent un succès croissant réduisant la base électorale des partis de gouvernement : en Suède, en Autriche, en Hongrie, en Finlande, aux Pays-Bas, en Italie, au Danemark, en Norvège, en Suisse, en Belgique, en France et jusqu’en Angleterre. Au fur et à mesure que se déploient la globalisation et le déclin démographique de l’Europe, les électeurs deviennent plus sensibles aux sirènes de la xénophobie.

Une chose est sûre : le populisme n’est pas un problème qui se pose à la droite, mais un problème qui se pose à la France et à l’Europe. Voir dans la montée du FN le résultat d’un jeu politique national conduit à ne pas comprendre les logiques profondes d’un phénomène dont l’ampleur dépasse de très loin une simple conjoncture ou les luttes tactiques d’une classe politique particulière. Dans la décennie qui vient, les partis de gouvernement, les Etats et l’Union européenne devront imaginer la réponse adéquate à ce puissant phénomène politique car il est potentiellement dévastateur.

Dominique Reynié est directeur général de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol).

En savoir plus

Cette tribune a également été publiée sur LeMonde.fr le 30 mars 2011.

Il y a 4 commentaires

  1. Florian Du Pasquier

    Cher Monsieur Reynié,

    je tiens à vous dire tout le bien que je pense de votre analyse.

    Je fais un copier-coller de mon bloque notes, daté de samedi dernier, afin que vous puissiez vous faire une idée des perspectives qui sont les miennes.

    avec l’expression de ma haute considération,
    Florian Du Pasquier

    ————————————————

    en fouillant sur le site du Front National, je trouve dans un discours de Marine Le Pen cette phrase :

    « Notre combat procède de ressorts différents, qui font appel à notre âme, à notre cœur, à quelque chose d’immanent qui s’appelle tout simplement «l’amour de la Patrie ».

    J’y réagit assez vigoureusement : comment ce ressort du combat politique qui fait appel à l’âme et au coeur (en somme le désir et sa mystérieuse phénoménologie) pourrait-il être immanent ET être équivalent à l’amour de la patrie ?

    Etant en en train de lire Troeltsch (Protestantisme et modernité), je ne peux m’empêcher d’y voir la même stratégie que celle du « néo-protestanisme », celle du Calvinisme, qui visait à subordonner l’utilisation des compétences sociales (dont l’économie) à la doctrine de l’Eglise, dans une volonté commune de coopération. Seulement avec le discours de Marine Le Pen, c’est la Nation ou la Patrie qui remplace l’Eglise, et qui peut donc se targuer de ce principe d’immanence, alors que Calvin avait besoin de faire extensivement référence à l’Ancien Testament pour sa doctrine sociale et politique.

    Il y a donc à mon sens dans la rhétorique du FN un glissement profond de la catégorie Eglise vers la catégorie Nation. Ce qui me pousse à affirmer avec Habermas qu’il faut savoir répondre avec des arguments théologiques aux arguments de type néo-schmittien. Car que fait le FN si ce n’est réactiver les ressorts de la politique de la cité grecque ? Et n’est-il pas évident qu’il vise à prendre la place de l’Eglise comme Hitler avait déjà cherché à la faire en neutralisant les églises pour mieux prendre leurs places ? Que l’attrait du FN réside dans l’incapacité de ses partisans à « faire » de la politique avec la part de compromis que cela suppose ? et donc de chercher à réactiver un simulacre de communion ? que Marine Le Pen est en train d’impulser et de donner forme à un désir de sortie de l’histoire ?

    C’est ici que la problématique du mal radical, de l’impuissance au coeur de la puissance me parait existentiellement nécessaire, et c’est une problématique qui a été mûrie par le Calvinisme bien plus que par le Luthérianisme, qui lui avait besoin de la protection des Princes. Car dans le calvinisme, c’est par une décision absolument libre que Dieu se donne sa propre loi, énoncé préalable à la doctrine de la prédestination. Kant déplace cette décision de Dieu vers l’homme, dans un geste qui vise peut-être à sauver Dieu et la vie éternelle.

    J’en arrive à cette affirmation provisoire qui s’appuie sur mes recensions des différents livres écrits sur Paul ces dernières années (Badiou, Taubes, Agamben, Quesnel, Jean-Michel Rey) :
    - Par processus de neutralisation, la religion chrétienne aboutit à l’état, qui permet alors le militantisme. (Badiou)
    - Par processus de sécularisation, la religion chrétienne aboutit à l’économie (entre autres techniques) (Taubes et Agamben mettent l’accent sur l’aspect profondément juif de l’enseignement de Paul, alors que Badiou ignore complètement cette dimension).

    Or l’économie ne peut être considérée comme une science en milieu ouvert, il lui faut un oikos, que va lui fournir l’Etat.

    Nous sommes aujourd’hui à la limite extrême de cette configuration historique où la contingence de la taille des états ne reflète que la défense d’intérêts égoïstes. Le problème de la coopération internationale reste d’une profonde actualité à mon sens. C’est en tout cas le message que Michel Rocard s’évertue à faire entendre actuellement.

  2. Jules

    Une observation.

    Si la population âgée est plus favorablement disposée envers le vote conservateur, il n’apparaît pas qu’elle se precipite vers les bulletins du Front National. Sans doute celui-i représente-t-il encore une forme d’outrance inquiétante pour de vieilles gens qui aspirent à la sécurité, certes, mais également à l’apaisement.

    Il est vrai que le FN obtient des scores honorables dans des régions où la démographie penche largement vers le haut de la pyramide des âges, mais son recrutement électoral semble plus fécond parmi les jeunes gens.

    Tout ceci pour dire que la droite populiste — Nationale ou populaire — a sans doute de belles réserves chez les personnes âgées, mais à la condition qu’elle puisse fair valoir un conservatisle moins énergique — qui lui confère aujourd’hui sa saveur électorale.

  3. Reynié

    Cher Florian Du Pasquier, un grand merci pour votre message et de votre contribution. Nous allons nous efforcer de revenir régulièrement sur le populisme sur ce blog de la Fondapol. Nous devons progresser dans notre connaissance de ce qui semble bien constituer une résurgence dans la métamorphose d’un mouvement ancien et multiforme. Nous espérons que toutes celles et tous ceux qui, comme vous, sont en mesure de contribuer aux progrès de la connaissance en cette matière voudront bien se joindre à nous ici. Bien à vous, Dominique Reynié

  4. Guimbretière

    Monsieur ,
    Puis-je vous soumettre « mon » cas de conscience,…… et faire une suggestion ?
    Devons-nous voter lors d’une élection ( présidentielle, législative,…….voire « en » primaires) ?
    — S’il y a plus de deux candidats : non ! depuis que Condorcet , s’intéressant à la représentativité des systèmes de vote, a démontré et déclaré que : le vote à la pluralité peut très bien ne pas représenter les désirs des électeurs dès lors que le candidat le mieux placé ne récolte pas plus de la moitié des voix ( je préfèrerais lire « des inscrits »). Il propose alors son propre système de vote, la méthode Condorcet, dans lequel le vainqueur est celui, s’il existe, qui comparé tour à tour à tous les autres candidats, s’avèrerait à chaque fois être le candidat préféré. Néanmoins, il admet que ce système est peu réalisable – (( à l’époque ? )) — à grande échelle et………Et, ensuite, nous avons eu……… le Théorème d’impossibilité de Arrow ……et bien d’autres études……
    — S’il n’y a que deux candidats : non également, puisqu’il y a toujours un faux , mais troisième, candidat : l’abstention ! (le vote obligatoire ne ferait qu’augmenter un vote protestataire ?).
    — N’envisageons pas le cas d’un candidat unique…..

    D’autre part :
    Voter est un droit ! OUI
    Voter est un devoir : non, dès que vous avez l’impression qu’il s’agit , de par le système retenu, d’un attrape-nigaud……….ou d’un simple manque de légitimité……..Et ne parlons pas du suffrage universel indirect qui accentue ce manque de représentativité !

    Que faire alors pour crédibiliser, qualitativement et quantitativement , le vote et réduire l’abstentionnisme, sans tomber dans le consensus mou ou dans le bipartisme dur ?
    Reprendre toutes ces nombreuses propositions théoriques, dont celle de Condorcet, et les synthétiser en les adaptant à nos possibilités modernes, dont l’informatique centralisée, ou personnelle. Pourquoi ne pas créer un groupe de travail ou une commission à ce sujet ? Pourquoi ne pas tester les propositions adaptées, dès maintenant, dans des cercles restreints : Universités, Grandes Ecoles diverses …………Mais cela existe — peut-être – déjà ……

    Je serais intéressé d’avoir votre réaction……….et reste, Monsieur, votre très dévoué,
    Pierre Guimbretière

Qu'en pensez-vous?