La gratuité à quel prix ? circulation et échange de biens culturels sur internet.

« Le prix Nobel d’économie Milton Friedman l’a dit clairement « un repas gratuit, ça n’existe pas ». Pourtant, le web semble remettre en cause cet axiome, puisqu’il permet aux internautes d’accéder, sans dépense apparente, à une multitude de biens culturels. Que vaut cette gratuité numérique ? Faut-il dans la continuité du rapport Lescure proposer une légalisation des échanges non-marchands ? ». 

 

Et si la gratuité offerte aux internautes n’était qu’un leurre ? C’est l’idée portée par Guillaume Sire, Cécile Méadel et Joëlle Farchy dans leur ouvrage « La gratuité à quel prix », une réflexion sur la circulation et l’échange des biens culturels sur internet. Une étude qui passera notamment par l’analyse du revenu de plateformes telles que Spotify, Shazam, Itunes ou VLC.

La gratuité marchande : c’est quoi ?

 

Internet a totalement renouvelé le débat sur la gratuité de la culture et depuis la création de Napster en 1998, les contenus n’ont jamais été aussi abondants et accessibles pour l’ensemble des consommateurs. Mais la fermeture de Napster n’a pas eu pour effet de mettre un frein à ces nouvelles pratiques, bien au contraire. Cette décision accélère la migration vers de nouvelles pratiques, peu ou pas réglementées : celles du « peer to peer »,du téléchargement et du streaming. « Le consommateur accède donc désormais a de multiples plateformes de contenus en ligne selon diverses logiques de réception (téléchargement ou streaming), de commercialisation (location temporaire ou vente définitive à l’acte, abonnement, etc), ou de financement (paiement du consommateur ou gratuité totale ou partielle) ». La gratuité enfin s’exprime enfin dans des approches coopératives, marchandes, ou publiques. La gratuité marchande par le contribuable, débouche dans un certain nombre de cas et de pays, sur un modèle de financement par subventions publiques, souvent critiqué. Mais pour l’heure, l’accès gratuit au contenu culturel via un modèle public, n’occupe qu’une place marginale au sein de la consommation numérique culturelle globale.

 

Les industries de contenus dans l’écosystème numérique. 

 

Les industries culturelles jouent un rôle de produit d’appel auprès du grand public. « Les prestataires de l’internet peuvent être amenés à mettre à la disposition du public, bien souvent « gratuitement », des productions protégées par la propriété intellectuelle, selon diverses logiques de valorisation de leur audience, de complémentarité ou de notoriété ». Mais le partage par streaming ou téléchargement, ne suffit pas à prendre la mesure de la diversité des modes de consommation et d’échange sur internet : les « P2P » sont en voie d’extinction, rapidement devancés par le protocole « torrent », une sorte de P2P amélioré. Enfin, les sites de streaming sans contractualisation permettent de trouver du contenu décentralisé, via différentes plateformes ou différents lecteurs média. Le produit culturel est donc un appât. « Qu’il s’agisse de vendre des baladeurs numériques ou des abonnements internet, de monétiser l’attention, le trafic, ou les données personnelles, la logique est la même : utiliser les productions culturelles comme des produits d’appel », soulignent les auteurs. Il est donc urgent et nécessaire de repenser le partage de la valeur ajoutée et du financement des œuvres lorsqu’elles servent de produits d’appel à d’autres activités économiques.

Le marché de l’accès à internet. 

 

En France, le marché des communications électroniques s’élevait à 34,7 milliards d’euros en 2011 et 32,9 milliards d’euros en 2012. « La possibilité d’accéder à des contenus culturels rend plus attractifs les services offerts par les fournisseurs d’accès à internet et les opérateurs mobiles dans le cadre d’offre « triple-play » (internet, téléphone et télévision), et quadruple-play, avec le mobile ». Dans cette perspective, les FAI, fournisseurs d’accès internet et les hébergeurs de contenus peuvent passer des accords d’échange de trafic, afin de faciliter le transfert de fichiers volumineux vers le consommateur. C’est la stratégie mise en place par l’opérateur SFR qui mettait en avant un accès illimité à Youtube inclus dans ses forfaits mobiles. Ces accords dits de « peering », illustrent bien la guerre ouverte que se lancent FAI et prestataires de l’internet : « Free a notamment reproché au propriétaire de Youtube, Google, de refuser de payer pour le peering, tandis qu’un accord allant dans ce sens avait été conclu entre son concurrent Orange et Google. Les conflits entre Free et Google ont provoqué un ralentissement du service Youtube sur Free, qui refusait de procéder au peering ». Conclusion : les biens culturels offrent aux FAI une audience qui est à la fois une source de revenu majeure, mais aussi un coût considérable. Le risque d’une prise d’otage par les opérateurs de télécommunication est réel, tant ils sont tentés de surfacturer le transport de données sur des sites à forte audience, tels que les grands sites communautaires, les plateformes d’échange vidéo, ou les moteurs de recherche.

 

Le marché des réseaux sociaux. 

 

Si les moteurs de recherche demeurent le meilleur moyen d’orienter les internautes, les réseaux sociaux tels que Twitter et Facebook jouent un rôle croissant dans l’accès aux biens culturels. Car ils permettent aux internautes de contourner les classements et les référencements officiels et d’établir ainsi leurs propres classifications. Les internautes y échangent des liens vers des plateformes légales ou non, de téléchargement ou de streaming, commentent les ouvrages, les films, la musique etc… « Le marché des réseaux sociaux fonctionnent sur un modèle multi-versant gratuit pour l’internaute et financé par la publicité. Nous retrouvons dans ce secteur une tendance à la concentration ; en France en 2011, sur 15 milliards de publicité display délivrée sur les réseaux sociaux, 11 milliards l’ont été sur Facebook, soit 73% ». 

 

Quand la gratuité des contenus à un cout réel pour l’internaute. 

 

Pour l’internaute, accéder à des produits culturels sur internet dits « gratuits » a donc un coût : ce dernier peut être [La%20tarification%20des%20services%20sur%20Internet%20Int%C3%A9gration%20verticale%20et%20gratuit%C3%A9]direct ou indirect. Le coût direct, c’est le coût lié aux dépenses d’équipements et de services : même lorsqu’il ne dépense rien en contenus, la consommation supposée gratuite est un leurre pour les internautes. Ils ne pourront s’affranchir des dépenses d’abonnement mobile, internet, de l’achat de tablette et d’écran, support de cette nouvelle consommation. Le coût indirect, c’est enfin celui de la contrepartie tacite, de la commercialisation des données relatives aux goûts, à la consommation et aux usages de l’internaute. Un équilibre fragile et controversé, entre des services « gratuits » et une rémunération de la valeur data, qui relève le plus souvent de l’arbitrage politique que du calcul marchand.

Farid Gueham

Pour aller plus loin :

-       « Le peer-to-peer induit que la production émane de la société civile », Libération.fr

-       « La tarification des services sur Internet Intégration verticale et gratuité », Virginie Lethiais, Revue économique.

-       « À qui profitent les biens culturels gratuits sur Internet ? »,note de lecture, Inaglobal.fr

 

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