La giletjaunisation des élites

Chacun l’a compris, l’épidémie mondiale de coronavirus marque une rupture dans l’histoire et même si les prophéties et les bavardages ne manquent pas, nul ne mesure sans doute l’étendue des ruptures et des transformations à venir.  On pourrait donc se rassurer à bon compte et prendre à la légère certaines déclarations, d’autant que quand Juliette Binoche et ses amis s’en mêlent, il y a plutôt matière à sourire. On aurait peut-être tort car si le « manifeste des deux cents » contre le consumérisme brille bien par son ridicule, les propos tenus par le comédien Vincent Lindon (1) ou l’historien Emmanuel Todd (2) ont de quoi inquiéter, non pas d’abord les riches et les hommes de pouvoir pourtant promis par eux à l’impitoyable tribunal du peuple, mais les défenseurs de la liberté pour qui elle est le plus beau legs de la Révolution française.  A vrai dire, ils aimeraient autant échapper au monde d’après que leur dessinent certaines élites artistiques et intellectuelles. Qu’au nom du bien d’un peuple qu’elles ignorent, elles soient, comme toujours dans l’histoire, empressées à régler des comptes avec le monde d’avant, justifie-t-il pour autant leur reniement des principes fondamentaux de la démocratie libérale ? Car leur invocation de la justice et de la démocratie reprend non seulement la dénonciation des riches, des élus et du pouvoir des élites, déjà entendue chez les gilets jaunes, mais elle ressemble surtout à s’y méprendre aux accents du gouvernement révolutionnaire de 1793/1794. Disons-le tout net, leur nouveau monde est très daté et n’annonce pour personne hélas des lendemains qui chantent.

 

 

 

Crise économique et sociale : diagnostic et remède

 

Avec Vincent Lindon, comme avec les gilets jaunes tout s’éclaire : l’argent a pris le pouvoir et détruit les services publics : « au-delà de la santé, c’est l’ensemble du secteur public qui subit depuis des décennies les coups de boutoir des présidents qui se succèdent avec toujours la même obsession, réduire la place de l’Etat dans l’économie. La recette est simple : privations pour ce qui coûte (l’éducation, la justice, la police, l’armée, la santé) et privatisations pour ce qui rapporte ». C’est en somme  la version Mélenchon de l’analyse de la crise, au mépris naturellement de la réalité des chiffres : selon une étude de l’OCDE publiée en novembre dernier la France consacre en effet 11,3% de son PIB à la santé, la part la plus élevée de l’Union européenne. Le remède à la crise est lui aussi à la mesure de la démagogie du diagnostic : « demander aux plus grosses fortunes une solidarité envers les plus démunis » sous la forme d’« une contribution exceptionnelle baptisée Jean Valjean », dans un pays qui détient déjà le record absolu de la pression fiscale au sein de l’OCDE et qui redistribue 56 % de son PIB, autre record ! Plutôt qu’inspirée par Victor Hugo, ces mesures semblent d’ailleurs en réalité tout droit sorties du programme du gouvernement révolutionnaire de 1793 contre les « accapareurs » qui affament le peuple : maximum et taxation sans oublier les décrets des 8 et 13 ventôse an II immortalisés par le rapport de Saint-Just  proclamant que « les malheureux sont les puissances de la terre, qu’ils ont le droit de parler en maîtres à ceux qui les négligent » et proposant de « faire bénéficier les indigents de la confiscation des biens des suspects », entendons par là les adversaires du gouvernement révolutionnaire.

 

 

Crise politique et retour du pouvoir au peuple

 

L’analogie avec 1793/1794 ne s’arrête toutefois pas là, elle a en effet son pendant dans le domaine politique. Et les élus n’ont qu’à bien se tenir ! Lindon et Todd leur promettent en effet le tribunal du peuple, en attendant sans doute la grande terreur qui selon le magnifique rapport de Couthon en Prairial 1794 posait comme principe : « le délai pour punir les ennemis de la patrie ne doit être que le temps de les reconnaître ; il s’agit moins de les punir que de les anéantir… Il n’est pas question de donner quelques exemples, mais d’exterminer les implacables satellites de la tyrannie ou de périr avec la République ». Avec Todd, le tribunal, dont il précise bien qu’il ne s’agit pas d’une « simple commission parlementaire » est déjà en place et n’attend plus que la comparution  de « ceux qui nous ont mis dans le pétrin » et avec qui « il faut faire des exemples, avec des peines de prison et des sanctions exemplaires ». La suite logique dans le fond de ce qu’il écrit dans son dernier opus : « un audit général devra être organisé, avec pour but la restitution sans contrepartie du capital volé aux citoyens par leur haute fonction publique » (3). Lindon, lui, préfère s’en prendre aux élus qui « même pour les plus corrompus d’entre eux ne craignent pas les rigueurs de la loi » – l’air bien connu du « tous pourris » à l’heure où les maires sortants, écrasés par le poids des responsabilités ne souhaitaient pas, pour la moitié d’entre eux, se représenter aux dernières municipales -. Mais ce n’est pas tout : Lindon se prononce pour le mandat impératif cher aux sans-culottes et aux Montagnards qui pointaient leurs canons sur la Convention girondine le 2 juin 1793. Il s’agit en effet de « responsabiliser les élus » qui, non contents d’être des voleurs, s’empressent d’oublier leurs engagements : désormais ils « devront être comptables de leurs actions devant le peuple dont ils ont obtenu la confiance ».

A lire de tels propos en 2020 qui rappellent non seulement le « dérapage révolutionnaire » (Furet) de 1793/1794 mais également l’invocation de la démocratie directe par les gilets jaunes, on a soudain envie de dire avec Jean-Louis Bourlanges : « pitié pour la démocratie représentative » (4) et d’inviter nos artistes et nos intellectuels à lire, par exemple, le Comment gouverner un peuple roi ? de Paul-Henri Tavoillot.

« Les gilets jaunes, c’est nous » déclarait Juliette Binoche flanquée d’Emmanuelle Béart et de quelques uns de leurs amis en 2019. Voilà qu’un an plus tard, Lindon et Todd leur font écho. Qu’il y ait beaucoup à  faire pour lutter contre les injustices vécues par les gilets jaunes et bien d’autres, nul ne le nie, mais cela ne devrait pas autoriser certaines élites à faire leur un combat politique populiste dont elles pourraient bien d’ailleurs être les premières victimes.

Peut-être parce qu’il n’était pas né bourgeois, Albert Camus dont on commémore cette année le soixantième anniversaire de la disparition, n’a jamais eu besoin comme Sartre de régler des comptes avec ses origines sociales en trahissant la vérité et la liberté au nom d’une supposée défense de la justice. Ainsi écrivait-il dans ses Essais : « dans le monde de la condamnation à mort qui est le nôtre, les artistes témoignent pour ce qui dans l’homme refuse de mourir. Ennemis de personne sinon des bourreaux ! Et c’est ce qui les désignera toujours, éternels Girondins, aux menaces et aux coups de nos Montagnards en manchettes de lustrine » (5).

Et si nos « Montagnards en manchettes de lustrine » d’aujourd’hui, eux aussi, relisaient Camus ?

 

Vincent Feré

 

(1) Vincent Lindon, Médiapart, 6 mai 2020

(2) Emmanuel Todd, L’express, 27 avril 2020

(3) Emmanuel Todd, Les luttes de classes en France au XXI è siècle, Seuil, janvier 2020.

(4) Jean-Louis Bourlanges, « Pitié pour la démocratie représentative », Commentaire n°168, printemps 2020.

(5) Albert Camus, « Le témoin de la liberté », in Essais, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard,

 

 

 

Photo by Étienne Beauregard-Riverin on Unsplash

 

 

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