La Gauche et les institutions : une impensée du socialisme

30.10.2013La Gauche et les institutions : une impensée du socialisme

Gérard Grunberg, La Loi et les Prophètes. Les socialistes français et les institutions politiques, CNRS, septembre 2013, 368p, 25€

Le 20 octobre 2013, Malek Boutih, député socialiste de la dixième circonscription de l’Essone, déclarait sur RJC : « Il semble désormais que le président de la République décide de tout, de la politique économique, du sort d’une lycéenne, d’une famille (…). Ça m’inquiète parce que je considère que la gauche est en grave difficulté politique et (…) que finalement ces institutions de la Ve République, ce quinquennat, sont en train de transformer François Hollande en président qui décide de tout et pour tout »[1].

Dans cette phrase se retrouve le rapport complexe que les socialistes entretiennent avec les institutions de la Vème République après quinze années d’exercice du pouvoir non consécutives d’exercice du pouvoir. C’est justement sur ces difficiles relations entre les socialistes français et les institutions que porte l’étude de Gérard Grunberg, directeur de recherche émérite au CNRS du CEE, Centre d’études européennes de Sciences Po. Un éclairage passionnant d’une question souvent méconnue.

Une étude d’histoire politique

Dans la continuité de ses travaux[2], Gérard Grunberg étudie dans ce livre le rapport qu’entretiennent les socialistes avec les institutions et ce depuis leur apparition. S’inscrivant pour partie dans la continuité du livre fondamental d’Olivier Duhamel[3] sur le sujet, l’auteur propose une histoire revigorée des institutions.

Loin d’égrener les différentes modifications constitutionnelles, même si la trame apparaît toujours nettement en toile de fond, en notifiant à chaque fois les réactions socialistes, l’auteur propose une histoire plus ambitieuse de ces questions. Il commence en effet à rappeler le poids de la culture politique dans la vision des institutions[4]. Il faut saluer cet effort car trop souvent l’histoire des institutions et l’histoire des cultures politiques s’écrivent en parallèle sans jamais se compléter l’une et l’autre.

Mais loin de se cantonner à une histoire des représentations, l’auteur traite aussi de toutes les tentatives de théorisations, de la pratique des institutions et enfin réinscrit ces débats dans un cadre chronologique plus large. On doit ici saluer l’effort qui consiste à rendre accessible aux lecteurs les sources, qu’il s’agisse des discours de Jaurès, de Blum ou de Guy Mollet ou encore des décisions de bureaux nationaux et des articles de la presse socialiste.

L’impossible synthèse entre le socialisme et les institutions

Le livre essaye de répondre à un paradoxe : comment les socialistes ont-ils pu traverser trois régimes démocratiques (IIIe, IVe et Ve Républiques) sans jamais avoir une doctrine constitutionnelle claire ?

Les deux premières parties rappellent que l’héritage politique empêche en grande partie de penser cette question. Ainsi, les socialistes pré-marxistes, tout comme Marx, pensent que la politique doit se dissoudre dans l’économie. Cette dissolution permet de faire l’impasse sur une réflexion constitutionnelle. A ce premier substrat s’en ajoute un autre, plus spécifiquement français, la Révolution. En effet, les socialistes sont sensibles à la culture politique jacobine pour laquelle la démocratie représentative tend à faire écran entre le peuple et la souveraineté qui lui revient de droit. Ces deux imaginaires politiques empêchent les socialistes de former une théorie claire mais constituent aussi le socle de référence auquel ces derniers se référeront, rendant par là même tout amendement théorique difficile.

Les parties suivantes, organisées chronologiquement, reviennent sur la pratique – et la théorisation qu’elle entraîne en retour – des socialistes. Les positions de Jaurès, Blum, Guy Mollet ou Mitterrand sont savamment disséquées. Elles montrent les obstacles qui s’érigent contre une acceptation du parlementarisme, assimilé à la démocratie bourgeoise. Les institutions viseraient à proposer des droits formels qui détourneraient le « peuple » des droits réels.

Toutefois, et c’est là le paradoxe, les socialistes vont exercer de plus en plus de responsabilité qui vont les attacher à la démocratie représentative. La révision constitutionnelle de 1962, prévue par le général de Gaulle leur semble ainsi comme un « coup d’état » et comme une violation des institutions. Toutefois leur absence de théorisation sur le sujet fait qu’ils n’ont pas de franche alternative constitutionnelle. Tout comme la démocratie a suscitée chez eux de nombreuses réserves, de même un exécutif fort est loin d’obtenir leur préférence. Encore un fois, la pratique – en l’occurrence mitterrandienne – tendra à creuser le fossé entre culture politique et pratique du pouvoir.

Une schizophrénie actuelle

Gérard Grunberg parle, depuis la mort de Mitterrand, d’une schizophrénie accrue. Comme l’explique l’auteur dans une interview accordée au Monde : « C’est une présidence normale. Non pas au sens employé par Hollande, mais normale pour un président sous la Ve République. C’est le paradoxe : le PS ne s’est jamais totalement réconcilié avec les institutions de la Ve, qui ont toujours un relent de régime de pouvoir personnel. Mais il s’est coulé dans ces institutions depuis que François Mitterrand, sur les ruines de la SFIO, a passé un compromis avec elles. Bien sûr, la gauche et M. Hollande se sont posés, au départ, contre « l’hyperprésidence » Sarkozy. Mais, même si nous ne sommes qu’en début de quinquennat, rien de fondamental ne va changer »[5].

Cette situation dont la genèse ainsi que les rouages sont démontrés avec brio par l’auteur, pose le problème du respect des institutions. En effet, que le parti au pouvoir conspue les institutions qui sont celles dans lesquelles il évolue, relève d’une logique politique délétère. Dans la situation actuelle de crise du politique, le refus d’établir une position idéologique claire sur les institutions constitue un facteur aggravant du ressentiment.

Jean Sénié

Crédit Photo: Flickr:  Photolyse


[2] Parmi les principaux sur le sujet nous citerons, Gérard Grunberg (avec Alain Bergounioux),  L’ambition et le remords. Les socialistes français et le pouvoir (1905-2005), Paris, Fayard, 2005 (nouvelle éd. augmentée et remaniée) ; Gérard Grunberg (avec Florence Haegel), « Le bipartisme imparfait en France et en Europe », dans Revue Internationale de Politique comparée, 14(2), Bruxelles, De Boeck Supérieur2008, p. 325-339.

[3] Olivier Duhamel, La Gauche et la Ve République, Presses universitaires de France, Paris, 1992.

[4] A titre indicatif on pourra lire, Jürgen Habermas (entretien avec Rainer Erd), « Vingt ans après : La culture politique et les institutions en R.F.A », dans Le Débat, n°51, Paris, Gallimard, 1988, p. 164-172.

[5] Le Monde du 13/09/13. On citera aussi sa réponse à la question « La présidence Hollande ne pourrait-elle être l’occasion d’assumer enfin la Ve République ? » : « On ne voit pas Hollande transformer ces institutions ni les assumer totalement. Jusqu’à quand les socialistes vont-ils continuer à s’intégrer dans ce régime tout en expliquant qu’il est dangereux ? Il est quand même problématique que la plus grande force politique du pays continue à marquer sa distance aux institutions. Ce n’est pas le cas au Royaume-Uni ou aux Etats Unis, où il y existe un consensus, voire une forme de révérence sur le fonctionnement du régime. C’est très dommageable. »

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