La France des territoires, défis et promesses.

« Dans le fracas des colères, mais aussi à travers mille changements silencieux, au cœur des territoires, la société française se réinvente. La morosité de la scène politico-médiatique nationale, installée de longue date, et la crise sociale ouverte qui a éclaté en novembre 2018 ne doivent pas cacher le fait que nos villes, nos régions, nos campagnes fourmillent plus que jamais de projets créatifs et novateurs. Autour des promesses du numérique, des urgences écologiques, de la volonté de recréer du commun dans un monde fragmenté, toutes sortes de pistes sont explorées – loin des autoroutes balisées de la modernisation pompidolienne, loin des rêves plus ou moins radicaux des années 1970-1980, loin aussi du désespoir affiché par certains ». Pour Pierre Veltz, ingénieur des Ponts et Chaussées et docteur en sociologie, en France plus qu’ailleurs, le rapport entre le local et le national est pour l’essentiel abordé à travers le prisme des institutions et des grandes réformes politico-administratives : de la décentralisation à la réforme du « mille-feuille » de nos collectivités. Et au milieu du mouvement de mondialisation, la quête de sens local semble s’affirmer, comme autre chose que le simple rouage d’une longue chaîne globale. L’organisation de notre économie, de nos territoires, semble aller dans le sens d’une revalorisation du local. 

 

L’innovation locale. 

 

« On retrouve des schémas de ce type pour les nouveaux modèles alimentaires et agricoles, la mobilité, la santé. L’industrie elle-même participe à ce mouvement, et pas uniquement à travers les fablabs, les imprimantes 3D, le nouvel artisanat numérique des makers », précise Pierre Veltz. Au niveau européen, les initiatives en faveur d’une « industrie du futur », s’enracinent dans un maillage fait de clusters, de hubs pour la Frenchtech. Sur le plan politique, les communes semblent être le seul échelon capable de faire face à la défiance du politique, généralisée au niveau national ou européen. Pour Bruno Latour, sur le plan écologique, les territoires sont les plus à même de s’extraire d’une lutte abstraite et désincarnée au niveau national. Et la révolution numérique n’a pas estompé toutes les fractures : certains territoires cumulent facteurs de déclin, sentiment de déréliction et mépris jacobin. « Un grand espace du Nord-Est, allant de la frontière belge au Massif central, constitue une zone de crise étendue, touchée par la double peine de la fin brutale d’un cycle industriel et d’une image peu attractive, à l’heure où les migrations résidentielles françaises s’orientent massivement vers les côtes, l’Ouest et le Sud », rappelle l’auteur.

 

L’économie des savoirs et l’industrie réinventée. 

 

« Le premier smartphone à écran tactile date de 2007, à peine plus d’une décennie. En 2017, le PIB de la France ne dépasse que de 20 % la valeur en Bourse d’Amazon et d’Apple. Depuis 2014, la Chine est la première économie mondiale en « parité de pouvoir d’achat ». Pendant ce temps, le réchauffement climatique s’emballe, la biodiversité s’effondre ». Les mutations qui traversent la société semblent nous échapper. Pierre Vetlz nous rappelle que la révolution numérique a fait émerger un duopole mondial, où seuls existent vraiment les USA, la Chine, les GAFAM et leurs équivalents chinois. Dans cette nouvelle configuration, l’Europe peine à s’affirmer « étant pour l’instant une sorte de colonie qui n’arrive pas à transformer ses compétences en entreprises d’envergure mondiale, en raison de ses fragmentations internes ».

Autre spécificité du monde de la « tech » : sa polarisation en un microcosme de « licornes », ces entreprises valant plus d’un milliard de dollars et situées, pour la majorité en Asie. Le retard de l’Europe sur le plan de l’innovation s’explique également par une déconnexion, voire une défiance entre le monde économique et le monde académique. Et si les choses évoluent dans le bon sens grâce aux « pôles de compétitivité », ou aux actions menées dans le cadre du programme d’investissements d’avenir (PIA), « la bataille n’est pas gagnée ».

 

Le virage « serviciel » généralisé de l’économie.

 

Nous sommes au seuil d’une forme de révolution : le virage « serviciel » généralisé de l’économie. Les industriels ne proposent plus de simples biens, des objets, mais des usages, des expériences. Un exemple qui illustre ce virage : celui de la « mobilité comme service » (MAAS : Mobility as a service). Les constructeurs automobiles ont parfaitement saisie l’intérêt de ce nouveau service, répondant aux attentes des jeunes consommateurs. Un partenariat signé entre Google et Renault-Nissan est un jalon dans cette prise de conscience, avec pour pierre angulaire du développement de nouveaux services, la valeur « data »« L’accès à ces données d’usage devient l’enjeu stratégique majeur de la grande bataille que se livrent aujourd’hui les entreprises traditionnelles et les géants du numérique, dans de multiples domaines. La voiture autonome fascine, mais la vraie révolution est la voiture connectée, sorte de smartphone à roues qui permettra de récolter d’innombrables données sur les comportements ». Et l’Europe, déjà dominée dans le numérique par la Chine et les États-Unis souffre par ailleurs d’un problème culturel : une vision négative de l’industrie, qui, par capillarité, affecte la formation professionnelle. Alors que les politiques publiques successives visant à renforcer l’attractivité de la filière professionnelle s’essoufflent, on ne compte plus le nombre de label en tout genre pour valoriser une innovation parfois intangible : « le nombre de dispositifs d’aide à l’innovation (…) est simplement extravagant. En 2016, on recensait 62 dispositifs nationaux, sans compter tous leurs doublons régionaux. Et qui peut aujourd’hui s’y retrouver entre French Tech, Alliance pour l’industrie du futur, French Fab, Territoires d’industrie, sans compter les labels et initiatives spécifiques aux branches ou aux territoires ? », déplore l’auteur.

 

Solidariser Paris et les grandes métropoles provinciales pour faire émerger la « Métropole France ». 

 

« Cette vision d’une France moins segmentée, aux opportunités largement réparties, irriguée par toutes sortes de flux qui la solidarisent, ne doit pas nous empêcher de valoriser cette charpente que j’ai appelé la « métropole-France », reliant Paris et les grandes métropoles provinciales dans une constellation exceptionnelle ouverte sur l’Europe et le monde ». Pour Pierre Veltz, cet axe permettra le déploiement, la déclinaison et la projection des politique nationale ou européenne sur les territoires capables de les porter et de les mettre en œuvre, afin de « distribuer l’innovation » dans tous les domaines. Le tournant local n’est pas seulement économique. Il est également technique et culturel et affectera l’organisation institutionnelle de l’administration et des collectivités, afin de « réinventer les formes politiques et démocratiques pour que nous soyons capables de définir ensemble la boussole du bien commun, loin des micro-égoïsmes du passé et de ceux qui pourraient monter dans le futur », conclut l’auteur.

 

Farid Gueham

 

Pour aller plus loin :

 

-       « L’organisation du territoire est-elle responsable de l’épidémie en France? »slate.fr

-       « EU Cluster Mapping and Strengthening Clusters in Europe », europa.eu

-       « Un nouveau régime climatique », sciencespo.fr

-       « Coronavirus : une guerre de l’image pour les géants du numérique »lemonde.fr

-       « Système public d’aides à l’innovation : contributions des services économiques des pays suivants : Allemagne, Canada, Corée du Sud, États-Unis, Finlande, Israël, Japon, Royaume Uni », tresor.economie.gouv.fr

-       « Une métropole appelée France », lepoint.fr

-       « Entamons un tournant local », cget.gouv.fr

 

 


Photo by Sam Bark on Unsplash

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