La France a-t-elle saisi les enjeux économiques du numérique ?

24810170596_8ee6ddb95c_zPour Tariq Krim, fondateur de Netvibes, de Jolicloud et ancien vice-président du CNnum, le numérique n’a pas la place qu’il mérite dans un discours politique qui manque d’ambition. Une faiblesse qui révèle aussi un blocage. « Le numérique a changé nos vies, avec nos téléphones portables, nous sommes capables de faire des choses fantastiques, parler à n’importe qui, se connecter n’importe où, mais tout le bénéfice de ces technologies n’a pas vraiment été porté au niveau du gouvernement. D’un côté, nous avons les GAFAs qui œuvrent pour nous rendre la vie extrêmement simple et de l’autre côté, nous n’avons pas su adapter politiquement ces outils » .

Pas assez d’experts à l’Elysée pour définir une vraie politique numérique ?

Aux Etats-Unis, Obama a rapidement saisi que le numérique était un facteur de progrès mais c’est aussi une problématique, sur le plan des emplois, avec l’automatisation. La France peine encore à intégrer des profils experts comme des développeurs par exemple, au sein de ses cabinets politiques. Quant au secrétariat d’état au numérique et à l’innovation, il défriche le chemin, sans pour autant changer la donne. « La loi pour une république numérique a été validée et inscrite au journal officielle, ce n’est pas assez, c’est un bon début mais il faut maintenant s’appuyer sur internet pour savoir ce que sera la France dans cinq ou dix ans, et là, c’est toujours absent des débats ».

La France prend du retard et rate une magnifique opportunité de croissance

Dans le domaine des recherches sur l’intelligence artificielle et les voitures autonomes, la France compte de nombreux spécialistes, mais les investissements en termes de recherche et de développement ne peuvent pas rivaliser avec les Etats-Unis, qui misent sur ces thématiques depuis plus de 10 ans. Un retard rattrapable selon le créateur de Netvibes, « il y a deux visions, soit on s’intéresse au monde du passé, et on gère les fermetures d’usines, soit on s’intéresse au monde de demain, en apprenant aux enfants à coder, à innover, dans le secteur de santé par exemple… Mais pour l’instant, la France s’y prépare mal ».

Contrairement aux idées reçues, l’innovation ne va pas nuire aux emplois peu qualifiés

L’intelligence artificielle est souvent montrée du doigt comme un facteur de perte d’emploi, touchant en priorité les profils peu qualifiés. Une erreur, pour Tariq Krim, qui explique que la mondialisation a exporté les cols bleus en Chine. « Aujourd’hui, l’intelligence artificielle remplace des emplois très qualifiés. Elle permet de diagnostiquer des cancers, dans certains cas, de remplacer des médecins ou des fonctions de service dans les banques ». Dans ce cas de figure, les cols blancs aussi seront mis à mal par la nouvelle révolution technologique, « la question est de savoir, si l’on supprime des emplois, comment les remplacer » ? Il y aurait donc urgence à anticiper la disparition à venir de ces emplois.

Les algorithmes ont-ils pris le pouvoir ?

Dans le monde de la finance, les logiciels ont remplacé de nombreux emplois de service. D’autres secteurs sont largement impactés par les algorithmes, de la presse en passant par la communication ou même la politique. La presse et l’information s’adaptent à chaque individu « chaque lecteur voit des informations différentes sur son fil rss, outre Atlantique, des électeurs voteront pour Trump sans jamais avoir eu une information non partisane sur Hillary Clinton. En ce sens, les technologies peuvent être clivantes » souligne Tariq Krim.

La nouvelle génération politique se déclare plus sensible au numérique : une affirmation crédible ?

D’Emmanuel Macron à Nathalie Kosciusko Morizet, une nouvelle génération affiche une ambition numérique pour la France. Une génération qui saisit les incidences économiques du secteur, mais au delà de la crédibilité, cette génération sera jugée sur sa capacité à « faire ». Pour Tariq Krim, un nouvel environnement doit se mettre en place, pour permettre ce changement : « ils devront s’entourer de spécialistes. Dans le domaine de l’armée, de la santé, des spécialistes conseillent le Président ; dans le domaine du numérique, comme l’ont fait Obama aux Etats-Unis et Trudeau au Canada, il faut également des spécialistes, qui puissent expliquer à l’Elysée, l’impact du numérique pour la France sur une perspective de cinq à dix ans ».

La France a bien des spécialistes mais pas au bon endroit !

Universitaires, entrepreneurs, développeurs, chefs d’entreprises, les profils de qualité ne manquent pas en France. Mais l’écosystème numérique n’est toujours pas assez attractif : le 25 mars 2014, Tariq Krim remettait à Fleur Pellerin, un rapport de mission sur les professionnels du numérique en France, présentant six recommandations pour améliorer la reconnaissance de la filière des développeurs. Un rapport plus ou moins enterré, selon l’aveu même de son auteur : « mais une des dispositions a été mise en œuvre, un « visa talent » pour faire venir les meilleurs profils en France ». Ici, le numérique doit dépasser le stade de la communication et des effets d’annonce. Facteur de développement économique, industriel, il doit transcender le débat d’initié. Le numérique a déjà changé notre quotidien, mais il va aussi impacter l’emploi de demain : une évolution qui ne sera une fatalité que si elle n’est pas anticipée.

Pour aller plus loin :

- « Tariq Krim : « La France doit mieux valoriser ses développeurs », Ariane Beky, Silicon.fr

- « 10 propositions en faveur du numérique à Axelle Lemaire », Nextimpact.

- « La France à besoin d’un choc de « numérisation » », Le Point.

« Crédit photo Flickr: Laurent Morand»

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