La fin du journalisme ? Dérives numériques, désinformation et manipulation.

« En vingt-cinq ans, la révolution numérique a entraîné de tels bouleversements dans la vie des gens qu’il est malaisé d’en faire un inventaire exhaustif. Pendant longtemps, trop longtemps peut-être, on s’est contenté d’examiner les différents aspects en matière notamment de liberté d’expression, sans mesurer l’ampleur de leur impact sur l’organisation de la société ». Antoine de Tarlé, spécialiste des médias, explique que les dangers liés à la désinformation sont plus que jamais d’actualité : le doute ne serait plus permis. La multiplicité des sources garantes de pluralisme politique, donne lieu à des affrontements, des joutes encouragées par la prise de parole verticale à travers des réseaux sociaux qui isolent les individus, « enfermés dans d’étroites certitudes que rien ne vient contrarier et que confortent les avis de leurs seuls amis ». L’information est un domaine particulièrement menacé, du fait même de la multiplication de canaux véhiculant le meilleur comme le pire, messages institutionnels et opinions individuelles.

 

Les données humaines sont une marchandise. 

 

« Les publics, jeunes et moins jeunes, se sont adaptés plus ou moins rapidement à cette nouvelle organisation. Celle-ci, au nom de la gratuité et d’une liberté totale en apparence séduit aisément les consommateurs tout en dissimulant soigneusement les immenses intérêts financiers qui se mobilisent grâce à la collecte massive des données personnelles ». Des deux côtés de l’Atlantique, des tentatives de réglementation peinent à rétablir les équilibres nécessaires à la liberté d’opinion et la véracité de l’information. Dans la masse de données que charrient chaque jour les réseaux sociaux, nous assistons à une perte de lisibilité et de traçabilité de l’information. Le journaliste et historien Robert D. Kaplan va plus loin : « le fait même qu’un prêche, un blog ou un tweet puisse devenir viral, inspire une triste réflexion sur l’état mental des individus. Les réseaux électroniques sont la négation de l’indépendance des esprits, ce qui ouvre la voie aux nouvelles idéologies du totalitarisme ».

 

Manipulations politiques et crise de l’information. 

 

« Christopher Wylie était un salarié et l’un des fondateurs d’une obscure société d’origine britannique, mais implantée aux États-Unis, dont l’objet était le lobbying axé sur le numérique et qui avait adopté le nom de Cambridge Analytica ». Le lanceur d’alerte décrivait comment l’exploitation secrète des données de millions d’utilisateurs de Facebook avait contribué à l’élection de Donald Trump en 2016. La mobilisation des méthodes issues du marketing dans le cadre de campagne politique n’est pas nouvelle. Des analystes de données, à travers des outils baptisés « psyops », peuvent déduire, sur la base de réactions, de posts, de commentaires sur les réseaux sociaux, le profil psychologique de l’internaute, ses goûts, ses habitudes de consommation. Et pour mener à bien ses études, Cambridge Analytica devait disposer d’une masse significative de données : les informations captées par Facebook serviraient ce dessein. Pour Antoine de Tarlé, l’analyse de l’influence des manœuvres de distorsion des mécanismes de l’information implique une distinction entre les opérations de manipulation numérique et la diffusion de fake news. Les manipulations visant « des populations bien ciblées grâce aux données puisées dans Facebook, apportant des informations exactes mais prises hors de leur contexte (…) pour faire réagir, (…) voter en faveur d’un candidat ou pousser à l’abstention ». 

 

La destruction de l’information. 

 

« Si l’on compare l’évolution des données du rapport Reuters (les modes de consommation de l’information par les Français ), depuis 2013, on observe sans surprise que le pourcentage de ceux qui s’informent par la télévision est passé en cinq ans de 84 à 71% ». La baisse de l’information via la presse papier est encore plus flagrante : 20 contre 46% sur le même lapse de temps. L’enquête révèle par ailleurs la disparition du processus traditionnel de la fourniture d’information, de la fin d’un « effet de surprise » et d’un relativisme qui s’exprime par la remise en cause systématique des nouvelles. L’information se limite à des cercles ou des « bulles », où des réseaux d’amis constitués sur Facebook, Twitter ou Instagram se confortent dans des communautés virtuelles numériques partageant « les mêmes opinions (…) le phénomène des gilets jaunes illustre parfaitement le rôle majeur de ces communautés virtuelles », relève Antoine de Tarlé. Et si le phénomène nivèle par le bas le degré de précision de l’information, il creuse également les inégalités, entre ceux qui ont les moyens de diversifier les sources et la majorité prisonnière d’un système opaque avec des répercussions majeures sur les institutions démocratiques. Et face à la complexité du débat public, des difficultés de la classe politique à justifier son rôle, une grande partie de l’opinion est plus sensible au discours« simple, voire simplistes des démagogues qui reviennent au centre des débats publics et se font fort de dialoguer sans intermédiaires inutiles avec le peuple ». Un phénomène qui découle, comme l’explique le politologue Yascha Mounk de l’alternance mécanique entre les régimes de centre droit et centre gauche, aboutissant à la mise en place d’élites assez peu sensibles aux revendications populaires, alimentant parallèlement la frustration des courants populistes.

 

Vers un nouveau régime de l’information. 

 

« Mark Zuckerberg et ses collaborateurs de Facebook ont su, depuis dix ans, relever avec maestria les défis de la révolution numérique, transformant une modeste start-up imaginée par des étudiants de Harvard en géant mondial suivi par plus de deux milliards d’individus. Pourtant, depuis deux ans, ces génies de l’informatique et du commerce se heurtent à un obstacle qui semble insurmontable : comment maîtriser un contenu colossal, charriant le meilleur mais aussi le pire ? ». Parmi les défis à relever pour les défenseurs des droits de l’Homme et les pouvoirs publics figure le besoin de légiférer pour réformer les acteurs de la révolution numérique ou, au contraire, de placer leur confiance dans une autocritique et une réforme interne. Chez Google, Richard Gingras, responsable de l’information insiste sur la nécessité d’offrir aux usagers un panel ouvert  et équilibré qui tiendrait compte des intérêts et «  motivations de chaque communauté socio-économique ». Le catalogue de bonnes intentions peine à se transposer en propositions concrètes, exception faite de la création d’un fonds, le « Google News Initiative » doté de 300 millions d’euros sur trois ans. La survie des médias traditionnels repose sur la communication avec le lecteur : habitué à échanger avec souplesse et dans l’immédiateté de la réaction, il entend interpellé les journaux, éditeurs, chaînes de télévision nationale avec la même simplicité. « C’est grâce à ce dialogue permanent que les journaux et leurs sites pourront recouvrer une crédibilité qu’ils ont en partie perdue ces dernières années et conquérir une audience de jeunes », conclut Antoine de Tarlé.

 

Farid Gueham

Pour aller plus loin :

-       « Il faut réguler les plateformes numériques en s’inspirant de la loi de 1881 »la-croix.com

-       « Christopher Wylie : Cambridge Analytica a fermé, mais ses tactiques n’ont pas disparu »lemonde.fr

-       « Étude: les français et leur consommation de l’information en 2018 », blogdumoderateur.com

-       « Le populisme n’est pas ce que vous croyez », franceculture.fr

FG
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