La démocratie à l’épreuve de l’entre-soi

legislatives-qui-sont-les-candidats-de-la-republique-en-marche-dans-l-ouest_3La démocratie connaît aujourd’hui un profond malaise. Cette affirmation revêt la valeur d’un truisme, confortée par les faibles taux de participations à l’élection présidentielle et aux élections législatives. L’analyse de ce malaise, de ces manifestations, de ses causes et des solutions à y apporter est même devenue un genre littéraire en soi, traversant l’ensemble du spectre politique. C’est dans ce cadre politique et intellectuel qu’il faut replacer les contributions qui constituent l’ouvrage publié sous la direction de Pascal Perrineau et de Luc Rouban, La démocratie de l’entre-soi. Il présente les résultats d’un programme de recherche du CEVIPOF, débuté en 2013, sur l’état de notre démocratie. Il n’est pas anodin de souligner qu’ils ont été publiés avant l’élection d’Emmanuel Macron en mai 2017 et la victoire du parti La République En Marche qui s’en est suivi. Il est ainsi intéressant de les lire en miroir des récents résultats des élections politiques.

La thèse réunissant tous les articles est celle d’une privatisation progressive de la sphère publique. Pascal Perrineau et Luc Rouban écrivent dans leur introduction que « les pratiques ou les tentations d’entre-soi communautaire de toutes sortes ne permettent plus aujourd’hui au politique de créer un espace commun » (p. 10). C’est ce constat, résolument pessimiste, que vient décliner chacun des auteurs, dans une variété de contributions aussi bien théoriques que pratiques, analysant les différents comportements qui viennent mettre à mal la possibilité du bon déroulement de la vie démocratique.

 

Triomphe du libéralisme ou victoire du populisme ?

Précisons d’emblée que la privatisation est avant tout comprise dans le sens d’un repli sur soi, qui comporte le risque de créer des laissés-pour-compte, des exclus et, donc, de générer du ressentiment. C’est d’ailleurs ce que pointe du doigt la conclusion de Lucien Jaume quand il explique que « les « individus émancipés » pourraient aussi se convertir en suiveurs du tribun de la plèbe. Le populisme, l’autoritarisme, le fascisme ne sont plus des hypothèses sans fondement, en France comme en Europe » (p. 205). La question que pose la contribution de Lucien Jaume, qui constitue l’armature théorique de l’ouvrage, est celle de la lecture de cette privatisation. Il serait tentant d’y voir un recul de l’Etat et ainsi l’émergence de ce que Robert Nozick appelait de ses vœux dans Anarchie, Etat et utopie, à savoir la coexistence de plusieurs communautés que chacun serait libre de rejoindre selon sa volonté. L’émergence de l’individu qui ressort de plusieurs contributions pourrait aller dans ce sens. Pour autant, cette privatisation tend aussi vers une autre explication, ou plutôt traduit un autre phénomène.

images (1)La remise en cause de l’Europe, analysée par Bruno Cautrès, comme facteur essentiel de clivages politiques, les réapparitions de phénomènes oligarchiques étudiée par Alexandre Escudier et Luc Rouban, ou encore l’étude de Pascal Perrineau sur l’évolution du FN vers un nouveau parti de classe en quête de protections, montre que la privatisation de la sphère publique ne va pas dans le sens d’un triomphe du libéralisme. Les raisons à l’œuvre sont, à tout le moins, plus troubles. Ainsi, l’installation durable dans le paysage politique de discours souverainistes et populistes témoigne que la privatisation est aussi une tentative de repli. Les électeurs importent ainsi les ressentiments, les peurs et surtout les doléances élaborés dans la sphère privée, dans l’intime, comme autant d’étendards vindicatifs dans la sphère publique. Le grand mouvement de remplacement des élites politiques est une des traductions de ce phénomène. Inversement, le discours d’Emmanuel Macron devant le Congrès, le 3 juillet 2017, témoigne d’une prise de conscience face à cette réalité et de la volonté de produire, pour le moment uniquement sur le papier, un discours fédérateur.

Pour autant, la contribution de Gil Delannoi montre qu’il ne faut pas tomber dans une condamnation caricaturale de ces attitudes. Sa réflexion sur la « nation, [le] nationalisme et [l’]antinationalisme en France » montre, d’une part, la complexité qu’il y a à définir la nation sur le plan théorique, et, d’autre part, le ridicule à vouloir en faire le bouc-émissaire de la situation présente. Il montre que se poser la question du devenir de la nation n’est pas synonyme de privatisation de la démocratie aux profits des seuls nationaux. Toutefois, le sens d’entre-soi est aussi entendre d’une autre manière, comme celui de connivence.

 

Le refus de la collusion

Ce qui ressort des contributions de Luc Rouban sur le fonctionnement des élites, de Martial Foucault sur les concentrations du patrimoine ou de Virginie Tournay sur la démocratie participative, c’est le rejet massif, pointé aussi par Alexandre Escudier à la fin de sa contribution, des phénomènes d’accaparement par les élites politico-administratives et financières. Les « affaires » qui émaillent l’actualité alimentent le rejet de ce qui est peut-être la forme la plus honnie de l’entre-soi. A cet égard, il ressort de la lecture de l’ouvrage un sentiment d’urgence à l’arrêt de ces pratiques qui alimentent la défiance vis-à-vis de la politique et dont le pendant apparaît comme le populisme politique.

C’est toutefois un reproche, le principal, que l’on pourrait formuler à l’égard de l’ouvrage, à savoir, l’absence de définition claire de l’entre-soi ou, tout du moins, la tentative d’élaborer une typologie des entre-soi. Quoi de commun, en effet, entre le repli identitaire, le repli confessionnel ou encore l’entre-soi feutré de la connivence et des lieux du pouvoirs. En voulant traitant des nombreuses lignes de fractures de la société française, les auteurs présentent un intéressant travail théorique et empirique mais aux dépends d’une cohérence du propos.

Cela se traduit aussi par l’appel final au « commun » qui, s’il n’est pas dénué de fondement, aurait mérité d’être étayé. Néanmoins, il est possible de s’interroger, à la lumière des évènements politiques de l’année 2017, sur la manière dont il faut lire l’élection d’Emmanuel Macron. Celui-ci sera-t-il capable de proposer un renouveau de la démocratie, passant aussi bien par des réformes institutionnelles que par de nouvelles pratiques, ou bien est-il le reflet d’une société française définitivement fragmentée en classes et en groupes adverses ? Assiste-t-on à une tentative pour sortir de l’entre-soi, en tout cas sur le plan politique, ou à la constitution d’une nouvelle élite ? La question est ouverte mais elle prend tout son sens à la lecture de l’ouvrage, qui offre un bon résumé des dynamiques contraires animant la démocratie française.

 

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