La crise de la responsabilité (1) – L’autonomie individuelle en question

Aux racines de la responsabilité, l’autonomie

Que l’idée de responsabilité soit une des valeurs-clés des sociétés démocratiques, c’est l’évidence. Cette idée pourtant est de formulation tardive. Elle s’est difficilement dégagée de ses sources religieuses. Il faut attendre le phénomène que Paul Hazard a appelé « la crise de la conscience européenne », à partir de la fin du XVIIe  siècle, pour qu’émerge, de Leibniz à Kant en passant par Rousseau, l’idée de l’inscription dans la conscience individuelle d’une volonté autonome, distincte de l’ordre du monde, et engageant la responsabilité de l’individu.

La responsabilité est inséparable de la notion moderne d’autonomie individuelle, apparue au XVIIIe siècle, et à laquelle elle donne son sens. En émancipant l’individu, la révolution des Lumières a brisé les cadres qui soumettaient celui-ci à la fatalité de ses appartenances. Le sujet qui émerge alors ne se définit plus par rapport au monde, c’est le monde qui prend sens par rapport à lui. Il passe du plan vertical, surplombé par la volonté divine, au plan horizontal, qui situe ses représentations et sa volonté de plain-pied avec celle des autres hommes, d’une condition holiste dhomo hierarchicus, à celle d’homo aequalis – pour reprendre la distinction puissante de Louis Dumont –, et découvre sa liberté.

Dans cette optique, l’individu est responsable aussi bien vis-à-vis de lui-même que du monde qui l’entoure. Il est responsable, et non maître, dès lors qu’une relation bijective, réciproque, s’instaure entre lui, l’Autre, la nature et l’histoire – dont il devient sujet et acteur. Cette relation l’oblige à se percevoir tout ensemble comme autonome et dépendant, législateur et sujet, doté de droits, mais aussi de devoirs, comme un être responsable.

La raison en procès

Des critiques de divers horizons idéologiques ont cherché à ébranler sur leurs bases les deux idées fondatrices de cette philosophie de la responsabilité : la raison, et l’indépendance individuelle. La raison sur laquelle se fonde l’autonomie individuelle est ainsi accusée d’obéir à une ambition prométhéenne et de plaquer des abstractions sur le réel, au détriment des libertés et au mépris des leçons de l’expérience. Les Lumières auraient ainsi voulu plaquer sur le réel les catégories abstraites de la « raison pure».

Ces accusations sont d’une totale mauvaise foi. L’autonomie au sens des Lumières, loin d’enfermer l’homme dans l’empyrée de la raison, vise à le faire échapper à l’ordre divin. En sorte qu’il n’est pas fondé à prendre, vis-à-vis de l’histoire, le point de vue de Dieu. L’universel kantien n’est plus dans le Ciel, mais dans la conscience de chacun : l’homme possède en lui la capacité de discerner entre les notions du Bien et du Mal – mais n’a pas la capacité de trancher, de manière absolue, entre ce qui est bien et ce qui est mal. La raison n’est pas impérialiste mais respectueuse des libertés individuelles.

Le principe d’autonomie reconnaît ainsi la multiplicité des chemins moraux et l’absence de supériorité de l’un sur l’autre. Une conception horizontale de l’espace politique se développe : les individus deviennent égaux en droits. Ainsi le changement de plan introduit par Rousseau et par Kant implique-t-il dans son mouvement une double dynamique de liberté, et par là même de responsabilité : il dissocie la politique du sacré et place théoriquement les gouvernés au même niveau que leurs gouvernants. On est loin du rationalisme univoque et totalisant qu’on a si souvent reproché à Kant.

Les revendications identitaires contre l’autonomie

Autre reproche adressée à l’autonomie individuelle : elle conduirait au « be yourself », au culte de l’indépendance prôné par les libertaires et les idéologues de mai 1968. Considérée sous cet angle, déconnectée de l’idée de responsabilité, l’autonomie est vouée à une double impasse : celle du solipsisme ou celle de la désinhibition des désirs. Rien de plus injuste, en fait, et surtout rien de plus faux que ce procès de l’individualisme des Lumières. Associée à l’idée de responsabilité, qui touche autrui autant que moi-même, l’indépendance est loin d’être contradictoire avec la sociabilité du sujet, et loin, également, de conduire l’autonomie dans une impasse.

Pourtant, ceux qui voudraient « réenraciner » le sujet, dont l’indépendance leur est insupportable, gagnent en influence. Leurs discours se font de plus en plus pressants. Ils réclament la reconnaissance par la République des valeurs identitaires d’ordre sexuel, mémoriel, ethnique, religieux ou demandent l’instauration d’une « laïcité positive » autorisant une présence plus grande du sacré dans l’espace public. Ces revendications prétendent aller dans le sens d’une meilleure prise en compte de l’autonomie individuelle et de l’accomplissement de ses choix existentiels. Elles sont en réalité autant de régressions du point de vue de la notion moderne de responsabilité, sans laquelle précisément il n’est pas d’autonomie. Elles relèvent de la même aspiration nostalgique à plaquer du communautaire sur de l’individuel que Benjamin Constant avait diagnostiquée chez les Jacobins. Dans les deux cas,  l’individu – et peu importe que ce soit de son gré – dans le déterminisme de l’appartenance dont le projet des Lumières cherchait à l’affranchir.

 

Une réponse politique est nécessaire

Pour éviter de tomber dans ce piège, ce qui manque le plus est moins une philosophie de la responsabilité, qu’un effort d’éducation par l’enseignement de l’histoire et de la langue. Il y faut aussi une réponse institutionnelle, qui affermisse le modèle individualiste de représentation et récuse les formes d’interpellation politique reflétant les intérêts de groupes identitaires. Mission impossible, penseront les uns, compte tenu de la crise du modèle français d’intégration. La tâche est difficile, en effet, mais réalisable. Il y a quelques années, on pouvait encore diagnostiquer la force dans notre pays de ce qu’on proposait alors d’appeler un Surmoi républicain. Il faudra beaucoup de patience et de psychologie pour rendre à ce Surmoi la place qu’il a perdue. Une délibération publique doit s’ouvrir sur ces questions qui mettent en jeu rien moins que l’avenir de la démocratie.

Alain-Gérard Slama

Qu'en pensez-vous?