La « monarchie sentimentale » finit mal (en général)

La perplexité s’est depuis peu emparée de beaucoup d’observateurs de la vie politique française. En effet, Emmanuel Macron, le président jupitérien qui avait selon eux rétabli l’autorité du chef de l’Etat et entamé résolument le redressement du pays subit le même sort que ses deux prédécesseurs : un effondrement préoccupant de sa cote de popularité après un peu plus d’un an d’exercice du pouvoir.

Naturellement les explications ne manquent pas qui se voudraient rassurantes mais la réorganisation de la communication présidentielle, le seul remède envisagé, n’incite pas à l’optimisme surtout si elle vise à quémander les bons sentiments du peuple ! « Aidez-moi, j’ai besoin de vous » a ainsi déclaré Macron aux Antilles, paraphrasant malencontreusement le général de Gaulle. D’une part communiquer n’est pas gouverner et d’autre part, l’histoire enseigne que la « monarchie sentimentale » (1) Corinne Legoy), inaugurée sous la Cinquième République avec Nicolas Sarkozy, a toujours mal fini par le passé.

Un désamour assumé et expliqué

 

Le discours est classique et convenu : le président de la République a déclaré ne pas prêter attention aux mauvais sondages. Il en a même trouvé la cause : l’impatience des Français face à l’absence de résultats – une impatience qu’il partage – et dans laquelle il voit une raison d’accélérer encore les réformes tout en concédant qu’il faut sans doute en faire davantage la pédagogie. Toutefois, ne pouvant pas attendre les réussites qui ne pourraient manquer de lui rendre la confiance du peuple et ayant pu observer que François Hollande les avait annoncées et guettées en vain pendant cinq ans, le président a décidé de faire comme ses deux prédécesseurs : changer sa communication, l’alpha et l’omega de la politique depuis vingt ans au moins. Car le chef de l’Etat et son entourage sont convaincus que la gestion calamiteuse de l’affaire Benalla, les déclarations – pourtant mûrement préparées par les communicants ! – sur le « pognon de dingue » et autres sorties sur les « Gaulois réfractaires au changement », le tout joint à « l’arrogance » du pouvoir- dixit le ministre de l’Intérieur (!) – ont brouillé l’image du Président et distendu son lien avec le peuple. Emmanuel Macron a donc décidé de changer, c’est le journal Le Monde qui l’écrit : « devenu arrogant aux yeux des Français et impopulaire, le président de la République a décidé de changer » (2).

 

Un désamour corrigé par la communication ?

 

Cette phrase sans complément d’objet direct est proprement ahurissante et en dit long sur la vacuité du débat politique actuel. Confronté à une grave crise de confiance, on aurait pu en effet imaginer que le président décide d’engager une autre politique ou bien remplace son Premier Ministre qui a la nostalgie du Havre comme Gérard Collomb a celle de Lyon, ou encore explique que pour échapper à la malédiction du quinquennat, il n’entend plus tout faire et laisser le reste à Edouard Philippe. Grave erreur ! Mauvais diagnostic ! Ce ne sont pas les décisions prises par la technocratie au pouvoir qui sont mauvaises. C’est le président qui va changer. Mais devient-on jamais un autre ? Que répond le président philosophe à cette intéressante question ? « J’ai changé » a déclaré un jour, triomphant, Alain Juppé. On connaît la suite …

Nous voilà en tout cas revenus au XIII è siècle quand on considérait que le bon roi était d’abord celui qui savait se gouverner lui-même. Seulement nous ne sommes plus au Moyen-âge et les Français, citoyens, attendent que leur chef de l’Etat fasse de la politique. De Gaulle, Mitterrand, pour citer les deux présidents qu’ils placent loin en tête pour leur importance dans l’histoire de la Cinquième République, ont fait de la politique, encore de la politique, toujours de la politique. Ils n’ont jamais esquissé le moindre acte de contrition ni expliquer aux Français chagrins qu’ils allaient aimer leur président de la République parce qu’il avait changé.

Naturellement, personne n’est dupe. Ce n’est pas Macron qui va changer, c’est son image qu’il va corriger. Seulement la mise en scène ne suffit plus depuis longtemps à masquer au public l’indigence de la pièce et les tours de passe-passe toujours contradictoires des communicants ne convainquent plus grand monde – comment concilier par exemple « Jupiter » et le « pognon de dingue », le retour revendiqué de « l’héroïsme politique » (sic) (3) et le regret exprimé de la formule sur « les Gaulois réfractaires » ? Juxtaposés, ces modes de communication successifs, par leur incohérence, décrédibilisent sans doute davantage encore le pouvoir présidentiel.

 

« Monarchie sentimentale » et crise de la légitimité

 

Il n’importe, on peut faire confiance au président de la République et à sa communication repensée pour, comme Nicolas Sarkozy et François Hollande, recourir aux subterfuges de la « monarchie sentimentale ». De quoi s’agit-il ? Dans un article sur le pouvoir royal sous la Restauration, l’historienne Corinne Legoy, désigne ainsi toute la communication – déjà ! – destinée à faire du roi un homme proche de son peuple, partageant avec lui ses joies et ses peines en mettant en scène sa vie privée, sa femme, ses enfants. Un homme au travail aussi, au service de l’intérêt général : on connaît le célèbre tableau de Gérard représentant Louis XVIII à son secrétaire. Un roi citoyen enfin qui, comme Louis-Philippe à Metz en 1831, reste impassible sous l’averse au milieu de la foule. Qui peut nier que la peopolisation récente des présidents n’aille dans ce sens ? Qui peut nier aussi qu’elle ne constitue pas une politique. Les analyses de Corinne Legoy suggèrent d’ailleurs que dans la première moitié du XIX è siècle la monarchie est d’autant plus sentimentale qu’elle est moins légitime. Ni Louis XVIII, ni Charles X, ni même Louis-Philippe n’ont su en effet être des rois de la Révolution. Incarnant la souveraineté nationale, ils ne tenaient pourtant par leur sceptre de l’ensemble des citoyens. Leur pouvoir personnel, soutenu par les notables et ne représentant pas le peuple a donc joué la carte sentimentale pour s’en rapprocher. Depuis vingt ans, la Cinquième République, qui représente une autre forme de pouvoir personnel en mal de légitimité, obéit à la même logique. Les problèmes conjugaux de Sarkozy le compassionnel, Hollande le « président normal » amoureux, Macron le chef d’Etat jupitérien qui se résout à appeler les Français à l’aide, autant de figures du monarque sentimental. Mais les deux premiers n’ont pas été réélus. Plus inquiétant encore : l’histoire incite à la circonspection. Cruelle, la caricature politique n’a pas épargné les rois, retournant contre eux leur communication et si, contrairement à Louis XVI, ils ont échappé à la guillotine, leurs régimes, la Restauration et la Monarchie de juillet, ont été renversés par des révolutions populaires qui accouchaient d’autres sources de la souveraineté et de la légitimité politiques.

La « monarchie sentimentale » et les communicants, des remèdes au « vent de colère » que Xavier Bertrand sent monter dans le pays ?

Rien n’est moins sûr.

 

Vincent Feré

 

(1) L’expression a été inventée par l’historienne Corinne Legoy à propos de la Restauration

(2) Le Monde du 29/09/18

(3) Le Point du 31/08/ 2017

 Photo by Raj Eiamworakul on Unsplash

 

 

 

 

 

 

 

                        

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